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Le 22 décembre 1842, Nerval quitte Paris pour lOrient. Il a laissé aux bureaux de La Sylphide, la revue de Villemessant, un article qui paraîtra dans la quatrième série, t. VII, 1843, non signé, alors que dans la livraison précédente il a signé Gérard de Nerval son article intitulé Les Vieilles ballades françaises.
Un Roman à faire est constitué de six lettres damour, accompagnées dun prologue et dun épilogue. Nous navons plus de cet article ni le manuscrit, ni les épreuves, sans doute jetés après composition puisque l'auteur n'était plus là pour les récupérer, et nous ne pouvons par conséquent savoir si ce titre est le fait de Nerval ou de Villemessant. Lenjeu pourtant est de taille : si cest Nerval qui a choisi le mot 'roman', on est délibérément dans la fiction romanesque. Sil est choisi par Villemessant comme plus attractif pour ses lecteurs, rien nempêche de penser que Nerval utilise ici des documents authentiques puisés dans la famille Duburgua. Faisons cette hypothèse en relisant Un Roman à faire:
Le narrateur, celui qui dit je, se présente comme dépositaire dun paquet de lettres qu "une de ses parentes éloignées" a mis en sa possession. Ces lettres gisaient au fond dune valise dofficier de marine, avec des cahiers de pensées et de poésies, et un seul ouvrage imprimé, en 1803, dont lauteur se désigne comme "citoyen", traitant de sciences physiques et "dédié et adressé par lettres à une puissante et sévère Uranie". Quelques inexactitudes : Duburgua nest pas mort pendant la traversée, à moins que ce ne soit au retour, lors d'une trop tardive tentative de rapatriement , les lettres qui composent le Newtonianisme ne sont pas adressées à "une sévère Uranie", mais à un ami, nommé Ariste, ce n'est pas lui qui se désigne par le nom de "citoyen", mais ses collègues d'Agen à qui il dédie son oeuvre. Si nous laissons de côté ces petites inexactitudes, et la date erronée de 1808 ("le chevalier Dubourjet étant mort en 1808") qui peut nêtre quune coquille de typographe Nerval nétait plus là pour relire les épreuves -, le reste sintègre parfaitement à la réalité.
Quant aux six lettres damour, dont le narrateur dit quelles sont un choix quil a fait dans un ensemble plus important, ce que confirme le manuscrit Sardou-Marsan qui en comporte un nombre beaucoup plus important, copié de la main de Nerval, elles sont adressées à la comtesse Pall..., épouse, dit le narrateur dans lépilogue, "dun personnage que son rang navait pas empêché de se livrer aux sciences physiques et dont le nom se trouve inscrit dans plusieurs recueils". Pall..., Spall... Spallanzani, que fréquenta Duburgua pendant son séjour italien, si grand scientifique et si peu moine ? On songe à un couple semblable à celui, explicitement évoqué par Duburgua, dans son Avant-Propos, que formaient Voltaire et Mme du Châtelet à Cirey, funestement troublé par larrivée du jeune Algarotti, modèle justement que se donne Justin Duburgua pour son Newtonianisme.
Lauteur des lettres est un passionné, amoureux timide et exalté, obsédé par lidée que le bonheur nest pas pour lui, qui correspond au portrait que Duburgua fait de lui-même: "Solitaire au milieu de tous, éloigné de ces plaisirs qui font le charme de mon âge, le malheur, un caractère triste me portèrent à chercher dans les sciences des consolations que je ne pouvais trouver ailleurs". Tempérament mélancolique, voire suicidaire, qui saccorde aussi avec laventure napolitaine de la Lettre III, dont on sait la fortune quelle aura dans limaginaire de Nerval, sujet de LIllusion, parue dans LArtiste en 1845, et dOctavie, dans Le Mousquetaire fin 1853, et qui peut tout aussi bien être celle de Duburgua que celle de Nerval. Duburgua a pu en effet vouloir faire, à l'exemple de Spallanzani, le voyage à Naples.
Dans lépilogue, Nerval - et cette fois, c'est bien en son nom qu'il s'interroge - évoque sur le mode de lirréel du présent les potentialités romanesques de son récit - "Un romancier moderne percevrait là... la ressemblance serait féconde... la science pourrait..." - quil récuse comme une profanation: "On ne peut mêler le faux au vrai sans risquer une sorte de profanation". Lorsque nous entrerons dans le labyrinthe des réécritures nervaliennes, il faudra repenser à Justin Duburgua/Dubourjet.
La Sylphide, Un Roman à faire
Voilà bien des années que la tombe sest fermée sur lauteur des lettres dont nous allons donner quelques extraits. Encore est-ce bien la tombe que lon peut dire ? Le chevalier Dubourjet étant mort en 1808, pendant une traversée à Saint-Domingue, nous craignons bien quil nen ait point eu dautre que le sein bleu de lOcéan, qui noffre pas même au mourant lespoir davoir son nom gravé sur une pierre, et de sentir filtrer quelques pleurs à travers une terre bénie.
Peut-être est-ce un soin pieux darracher à loubli lun de ces noms dont il prend possession si vite, et cependant nous avons hésité à publier des choses intimes, dont une parente éloignée nous a transmis la possession, sans savoir si le public y prendrait autant dintérêt que nous-même. De quoi sagit-il en effet? Dun paquet de lettres écrites sur papier assez gros, qui gisaient sous le noeud dun ruban passé au fond dune valise dofficier de marine ; de cahiers de pensées détachées, conçues dans un esprit assez misanthropique, de poésies légères dans le goût de Bertin, et un seul ouvrage imprimé, portant le nom de lauteur, avec cette variante que le chevalier sy appelle le citoyen Dubourjet, vu lépoque de la publication (1803). Ce livre traite des sciences physiques, sous la forme légère des entretiens de Fontenelle ; le tout est dédié et adressé par lettres à une puissante et sévère Uranie, que nous croyons être la même personne qui inspira les lettres manuscrites, et qui, par une raison que nous ignorons, ne les aura pas conservées.
Ici lon demanderait des détails, un roman ; mais toutes les histoires damour ne sont-elles pas pareilles ? Ces lettres nont de particulier que le cachet dun temps où Saint-Preux et Werther enivraient les âmes de leurs sombres aspirations. A ces fragments épars, nous tâcherons de joindre le peu de détails que nous avons appris sur une liaison, dont la différence de fortune et de rang contraria toujours le bonheur.
Première lettre
Je vous avais obéi, Madame, javais attendu, pour vous voir, le jour où tout le monde en a le droit, pour vous parler, le jour où dautres en ont le privilège ; puis jai changé de pensée, je nai pu me résoudre à vous adresser en vain quelques banales paroles. Il faut donc vous écrire encore, et pourtant javais résolu de ne plus le faire. Les lettres ne sont bonnes que pour les amants froids ou pour les amants heureux. On admet le trouble et lincohérence dans la conversation, mais les phrases écrites deviennent des témoins éternels. Que je voudrais pouvoir anéantir tout ce que je vous ai écrit! Votre indifférence maura peut-être rendu ce service; je la remercierais de cela du moins.
Le beau roman que je ferais pour vous, si ma pensée était plus calme! mais trop de choses soffrent à moi ensemble, au moment où je vous écris. Vous avez eu raison de me faire sentir que mon amour si long et si éprouvé me rendait injuste et exigeant envers vous, qui le connaissez à peine ; mais comment, en jugeant si bien, avez-vous si peu dindulgence? Oui, il y a dans ma tête un orage de pensées dont je suis ébloui et fatigué sans cesse, il y a des années de rêves, de projets, dangoisses qui voudraient se presser dans une phrase, dans un mot. Ah! joublierai tout cela, car vous mavez cruellement puni davoir voulu men prévaloir. Pourquoi vous ai-je dit une fois ce que javais souffert pour vous? Pourquoi me suis-je vanté dun passé qui nest plus, et auquel vous ne devez rien? Une femme aime à donner plus quelle ne reçoit, et ce nest pas de son côté que doit être la reconnaissance. Quai-je fait, mon Dieu! Un sourire, un serrement de main, une douce parole, valent cent fois toutes mes peines, et vous mavez accordé tout cela.
Deuxième lettre
Vous voyez que jai étudié votre lettre et quenfin je lai comprise. Que je la trouve bonne et douce quand je songe à mes torts envers vous. Mais quelle est raisonnable ! quelle est prudente! Vous étiez bien calme en lécrivant. Je vous en remercie toutefois, puisquelle me laisse encore un faible et dernier espoir. Ah! pauvre chère lettre! cest jusquici le seul trésor de mon amour, ne môtez pas lillusion qui me fait voir en elle une faveur bien grande, un gage inappréciable de votre bonté.
Ah! Madame, ne craignez pas de me voir désormais. Vous le savez, je suis timide en face de vous. Votre regard est pour moi ce quil y a de plus doux et de plus terrible : vous avez sur moi tout pouvoir, et ma passion même, en votre présence, nose sexprimer que faiblement. Je vous ai dit mes souffrances avec le sourire sur les lèvres, de peur de vous effrayer ; je vous ai raconté avec calme des choses qui me tenaient tellement au coeur, quil me semblait que jen arrachais des fibres en vous parlant. Je faisais ainsi la parodie de mes propres émotions. Il me semblait quil était question dun autre, et que je vous disais: Voyez ce rêveur, cet insensé, qui vous aime si follement.
Ne redoutez rien de ma présence et de mes paroles ; jai su calmer enfin des agitations, des inégalités quil vous a été plus facile de comprendre que dexcuser peut-être ; jai appris à redevenir courageux et patient, je ne veux plus compromettre en quelques instants toutes les chances dune destinée, et je me dis que, dans laffection que je vous porte, il y a trop de passé pour quil ny ait pas beaucoup davenir!
Troisième lettre
Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours je ne vous vois pas, ou je ne vous vois quavec tout le monde; jai comme un fatal pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois ; que vous soyez changée depuis quelques jours, je lignore, mais je le crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que jaccuserais surtout. Jai été timide et dévoué plus quun homme ne le devrait être. Jai entouré mon amour de tant de réserve, jai craint si fort de vous offenser, vous qui men aviez tant puni une fois déjà, que jai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez pu me croire refroidi. Eh bien! jai respecté un jour important pour vous, jai contenu des émotions à briser lâme, et je me suis couvert dun masque souriant, moi dont le coeur haletait et brûlait. Dautres nauront pas eu tant de ménagements, mais aussi nul ne vous a aimée comme moi, nul ne vous a peut-être prouvé tant daffection vraie, et na si bien senti tout ce que vous valez.
Parlons franchement; je sais quil est des liens quune femme ne peut briser quavec peine, des relations incommodes que lon ne peut rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices ? dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut ébranler limmense affection que je vous porte, ni troubler même la pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce quon peut admettre ou combattre, et sil était des noeuds quil fallût trancher et non dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce moment, serait de linhumanité peut-être, car je vous lai dit, ma vie ne tient à rien quà votre volonté, et vous savez bien que ma plus grande envie ne peut être que de mourir pour vous !
Mourir, grand Dieu ! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme sil ny avait que ma mort qui fût léquivalent du bonheur que vous promettez! La mort ! ce mot ne répand cependant rien de sombre dans ma pensée. Elle mapparaît couronnée de roses pâles, comme à la fin dun festin ; jai rêvé quelquefois quelle mattendait en souriant au chevet dune femme adorée, après le bonheur, après livresse, et quelle me disait: "Allons, jeune homme ! tu as eu toute ta part de joie en ce monde ; à présent viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel..."
...Où donc cette image sest-elle déjà offerte à moi ? Ah ! je vous lai dit, cétait à Naples, il y a trois ans. Javais fait rencontre à la Villa-Real dune jeune femme qui vous ressemblait, une très bonne créature dont létat était de faire des broderies dor pour les ornements déglise ; je la reconduisis chez elle, bien quelle me parlât dun amant quelle avait dans les gardes suisses et qu'elle tremblait de voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas difficulté de mavouer que je lui plaisais davantage... Que vous dirai-je ? il me prit fantaisie de métourdir pour tout un soir, et de mimaginer que cette femme, dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à moi par enchantement! Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure, et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après quelques verres de lacryma-christi mousseux que je lui fis apporter au souper? La chambre où jétais entré avait quelque chose de mystique par le hasard ou le choix singulier des objets quelle renfermait. Une madone noire, couverte doripeaux, et dont mon hôtesse était chargée de rajeunir lantique parure, figurait sur une commode, près dun lit aux rideaux de serge verte ; une figure de sainte Rosalie, couronnée de roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau dun enfant endormi ; les murs blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux tableaux des quatre éléments, représentant des divinités mythologiques. Ajoutez à cela un beau désordre détoffes brillantes, de fleurs artificielles, de vases étrusques ; des miroirs entourés de clinquant, qui reflétaient vivement la lueur de lunique lampe de cuivre, et sur une table un traité de la divination et des songes, qui me fit penser que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins. Une bonne vieille, aux grands traits solennels, allait et venait, nous servant (je crois que ce devait être sa mère), et moi, tout pensif, je ne cessais de regarder sans dire un mot à celle qui me rappelait si fort votre souvenir.
Cette femme me répétait à tous moments : "Vous êtes triste!" Et je lui dis: "Ne parlez pas; je puis à peine vous comprendre; litalien me fatigue à écouter et à prononcer. - Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement"; et elle parla tout à coup dans une langue que je navais pas encore entendue. Cétaient des syllabes sonores, gutturales, des gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute ; de lhébreu, du syriaque, je ne sais : elle sourit de mon étonnement et sen alla à sa commode, doù elle tira des ornements de fausses pierres, colliers, bracelets, couronnes ; sétant parée ainsi, elle revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en rentrant, poussa de grands éclats de rire, et me dit: "Je crois que cest ainsi quon la voyait aux fêtes." En ce moment lenfant se réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau, et bientôt la mère revint près de moi, tenant fièrement dans ses bras le bambino soudainement apaisé.
Elle lui parlait dans cette langue que javais admirée, elle loccupait avec des agaceries pleines de grâces; et moi, peu accoutumé à leffet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets devant mes yeux: cette femme, aux manières étranges, royalement parée, fière et capricieuse, mapparaissait comme une de ces magiciennes de Thessalie, à qui lon donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi nai-je pas craint de vous faire ce récit? Cest que vous savez bien que ce nétait aussi quun rêve, où seule vous avez régné!...
Je marrachai à ce fantôme qui me séduisait et meffrayait à la fois ; jerrai dans la ville déserte jusquau son des premières cloches, puis, sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaia, et je me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en haut, je me promenai en regardant la mer déjà bleue, la ville où lon nentendait encore que les bruits du matin, et les deux îles dIschia et de Nisita, où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je nétais pas attristé le moins du monde, je marchais à grands pas, je courais, je descendais les pentes, je me roulais dans lherbe humide, mais dans mon coeur, il y avait lidée de la mort.
Ô Dieu! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais ce nétait autre chose que la pensée cruelle que je nétais pas aimé. Javais vu comme le fantôme du bonheur, javais usé de tous les dons de Dieu, jétais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense quil soit donné aux hommes de voir; mais à trois cents lieues de la seule femme qui existât pour moi et qui ignorait jusquà mon existence. Nêtre pas aimé et navoir pas lespoir de lêtre jamais. Cest alors que je fus tenté daller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il ny avait quun pas à faire; à lendroit où jétais, la montagne était coupée comme une falaise. La mer grondait au bas, bleue et pure; ce nétait plus quun moment à souffrir. Oh! létourdissement de cette pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel pouvoir me rejeta vivant sur la terre que jembrassai. Non, mon Dieu! vous ne mavez pas créé pour mon éternelle souffrance ; je ne veux pas vous outrager par ma mort. Mais donnez-moi la force, donnez-moi le pouvoir, donnez-moi surtout la résolution qui fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres à lamour!
Quatrième lettre
Je vous réponds bien vite, pour que vous ne me croyiez pas malheureux et découragé. Oh! que vous connaissez bien votre pouvoir sur moi, Madame! Comme vous en avez abusé sans pitié! Moi, je ris à travers mes larmes, je ris par un suprême effort de courage, comme le patient quon brûle, comme le martyr quon tenaille. Je suis content de moi, je me trouve sublime, jexcite ma propre admiration.
Jamais je nai été si convaincu de cette vérité, que mon amour pour vous est une religion. Les solitaires de la Thébaïde avaient comme moi des nuits affreuses, ils se tordaient comme moi sous des pensées impitoyables, et ils offraient leurs souffrances en holocauste à lEternel. Mais cétaient des gens qui vivaient deau et de racines, peut-être aussi des tempéraments paisibles, et non de ces natures nerveuses, où la passion na pas moins de prise que la douleur. Oh! vous êtes bien calme et bien tranquille, vous, vous me parlez de fidélité sans récompense, comme à un chevalier du Moyen Age, chevauchant à quelque entreprise, sous sa froide armure de fer. Jai bien un peu de ce sang-là dans mes veines, moi, pauvre et obscur descendant dun châtelain du Périgord; mais les temps sont tristement changés et les femmes aussi. Gardez-nous, Mesdames, la fidélité des anciens temps, et nous nous résignerons peut-être à faire comme nos pères. Mais en vérité, ce serait là bien du temps et du bonheur perdus.
Voyez-vous? je vous parle en riant, mais je tremble que votre lettre ne soit pas tout à fait sérieuse. Il y a toujours quelque niaiserie à trop respecter les femmes. Elles tirent souvent avantage dune trop grande délicatesse pour exiger des sacrifices dont elles se raillent en secret. Oh! je suis bien loin de vous croire coquette ou perfide, mais de grâce, un peu de confiance, un peu de clarté dans ces détours où je me heurte à chaque pas!
Cinquième lettre
Pauvre amie, je vous ai encore bien tourmentée, bien inquiétée, mais cest la dernière fois. Quand je vous verrai ainsi froide et coquette, je comprendrai bien quil existe une de ces raisons dont nous avons parlé, et que votre coeur se resserre alors à lapproche du mien, comme une fleur craintive. Mon Dieu! ne craignez rien, je me ferai à cette idée, si pénible quelle puisse être. Que vous maimiez plus quun autre, je ne puis rien vouloir de plus. Oh! nous sommes fiancés dans la vie et dans la mort. Quimportent les hommes et les indignes obligations de lexistence. Une heure de liberté entre nous, de paroles brûlantes, deffusions célestes, et tout le reste est oublié. Dans les concessions où votre amour mentraîne, jabdique volontiers ma fierté dhomme et mes prétentions damant ; mais, de votre côté, prenez pitié de mes peines mortelles et de cette terrible exaltation dont je ne puis répondre toujours. Songez quelle vient moins de la jalousie que de la crainte dêtre abusé. Aujourdhui cette crainte est moins forte, je crois en vos paroles. Je suis sûr que vous me donnez du moins le droit de me regarder comme ayant obtenu votre amour entier. Tout cela me rassure, car vous savez bien quil y a votre parole dans un des plateaux de la balance, et dans lautre, toute ma vie, tout leffort dune âme énergique qui, du point où vous lui avez permis datteindre, ne peut tomber quen se brisant!
Sixième lettre
Je ne puis me remettre encore de létrange soirée que nous avons passée hier. Que de bonheur et damertume dans ce souvenir! Je voudrais pouvoir mécrier comme Saint-Preux: "Mon Dieu ! vous mavez donné une âme pour la souffrance, donnez-men une pour la félicité." Mais je suis aussi mécontent de moi-même que reconnaissant envers vous. Mon âme est bouleversés. Il y a comme un cercle de fer autour de mon front. Je vous demande un jour pour me reconnaître. Et que vous dirais-je dailleurs? irai-je risquer de vous attrister encore de mon tourment ou de vous effrayer de mes agitations? Non, jai tant de choses à vous dire, que je ne veux pas les perdre dans une froide lettre. Quoi de plus triste quune lettre quoi de plus facile pour une pensée indifférente, et de plus insignifiant pour un coeur bien épris? La pensée se glace en se traduisant en phrases, et les plus douces émotions de lamour ressemblent à ces plantes desséchées que lon presse entre deux feuillets afin de les conserver. Songez que tout cela peut être lu dans un instant de contrariété, dennui, dhumeur légère, et que lon peut ainsi jouer sur un morceau de papier son avenir et son bonheur, sa vie et sa mort... Non, non, je ne vous écris pas sérieusement aujourdhui, et je garde les belles fleurs de mon amour, qui ne veulent plus sépanouir que près de vous et sous vos yeux.
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Cette lettre était la dernière du paquet conservé par le chevalier, et dans lequel nous avons choisi celles que nous venons de citer. Rien nindiquait un dénoûment très positif à une intrigue assez ordinaire. Seulement le tout était enveloppé dune lettre plus grande, imprimée, inscrite à ladresse du chevalier Dubourjet, et annonçant la mort de la comtesse Pall*** (nous ne voulons pas citer entièrement lun des noms des plus célèbres de lItalie). Quelques indications nous ont appris encore que cette dame était lépouse dun personnage que son rang navait pas empêché de se livrer aux sciences physiques, et dont le nom se trouve inscrit dans plusieurs recueils scientifiques de ce temps-là.
Il est probable que ces lettres trouvées par le comte Pall*** après la mort subite de sa femme, avaient été renvoyées par lui au chevalier avec le billet mortuaire. Un romancier moderne percevrait là toute une mystérieuse vengeance italienne ; la ressemblance de la noble comtesse avec une pauvre ouvrière de Naples serait féconde en suppositions romanesques ; la science pourrait, à la rigueur, jouer un rôle dans la triste catastrophe qui interrompt si à propos une correspondance prête à sortir des nuages du platonisme... Mais nous nacceptons aucun de ces moyens vulgaires de conclure des citations où apparaît léclair dune âme qui a réellement pensé et souffert ; on ne peut mêler le faux au vrai sans risquer une sorte de profanation.
Il existe aux archives de France une lettre damour écrite par une grande dame du dix-huitième siècle à un officier qui combattait à Rosbach. Cette lettre contenait une boucle de beaux cheveux blonds qui ne parvinrent pas à leur adresse, car lofficier avait péri dans la bataille, et la lettre fut renvoyée à la direction de la poste, qui louvrit, et la donna plus tard aux archives à titre de curiosité. Pauvre lettre! pauvres cheveux blonds dun beau corps aujourdhui détruit, triste noeud damour tranché et dévoilé au monde! Qui oserait coudre un lambeau dhistoire à votre poétique existence, serait un poète bien mal inspiré. Et dailleurs le monde na-t-il pas déjà bien assez de romans ? cen est encore un de moins à lire et un de plus à rêver.
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