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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

LE VALOIS DE GÉRARD DE NERVAL

1853 - SYLVIE

Le 15 août 1853, la Revue des Deux Mondes publiait la nouvelle la plus fluide et lumineuse de l'oeuvre de Nerval, Sylvie. Pourtant, elle fut conçue dans un moment de dépression mélancolique particulièrement intense, qui devait aboutir dès la fin de l'été 1853 à un nouvel internement. C'est dire que revenir en Valois a constitué sur le plan psychique pour Nerval une épreuve nécessaire, mais traumatisante. L'itinéraire sera globalement le même que celui des Faux Saulniers en 1850, de Paris à Dammartin, mais l'investissement personnel est infiniment plus intense. Les Faux Saulniers se donnaient l'alibi d'une enquête historique sur Angélique de Longueval. Sylvie, plus proche des affects, du secret, de ce qui ne se peut dire, aura pour alibi la quête des amours perdues du narrateur.

Le récit se présente en effet comme une série de réminiscences, renvoyant le narrateur de son présent de jeune adulte parisien (que l'on peut situer vers 1835) vers son enfance, puis son adolescence en Valois. L'espace géographiquement assez restreint des environs de Mortefontaine (dont le nom est occulté dans le récit) va fonctionner comme un palimpseste, révélant plusieurs strates de la vie du narrateur dans ces mêmes lieux, comme ces atlas de géographie qui présentent page après page la même carte, animée d'une réalité historique différente au fil de l'Histoire.

Voici brièvement l'analyse de la nouvelle:

Le narrateur assiste, comme tous les soirs depuis un an, à la représentation d'un "maussade chef-d'oeuvre" dans un théâtre parisien, attendant l'apparition lumineuse sur scène d'Aurélie, l'actrice dont il est épris. Une annonce dans un journal retient son attention : la "Fête du bouquet provincial" aura lieu le lendemain à Loisy. Ces quelques mots font remonter à sa conscience le souvenir des fêtes de l'arc dans le Valois de son enfance (Chap. I). La nuit suivante, dans un état de semi-somnolence, il revit une scène de son enfance (que l'on peut situer vers1822) : sur la pelouse d'un château du temps de Henri IV, fut chantée et dansée une ronde d'enfants à laquelle il a participé avec Sylvie sa petite compagne villageoise un peu sauvageonne, ronde qui fut illuminée par la présence fugitive de l'aristocratique Adrienne. Aux vacances de l'année suivante, le narrateur apprend qu'Adrienne est devenue religieuse (chap. II). Ce "souvenir", qui superpose les figures de l'actrice et d'Adrienne ("et si c'était la même?") suscite le besoin impérieux de retourner en Valois. Le narrateur prend donc la voiture de poste qui va le conduire dans la nuit à Loisy (chap. III).

Durant le trajet en voiture qui suit la vieille route de Flandres, un autre souvenir, d'adolescence cette fois, remonte à la conscience du narrateur. C'est une autre fête de l'arc, quelques années (1825 environ) après la rencontre d'Adrienne. La fête de l'arc se termina cette année-là par un somptueux repas sur une île, durant lequel le narrateur reconquiert l'amitié de Sylvie, devenue une belle jeune fille (chap. IV). Après la fête, le narrateur raccompagne Sylvie et son frère Sylvain jusque chez eux, au hameau de Loisy où ils habitent la maison du garde, puis, rentrant lui-même chez son oncle à Montagny (comprendre Mortefontaine), il s'égare dans une sente qui longe la forêt d'Ermenonville, et passe la nuit dans les rochers et les bruyères. Au petit matin, il parvient à se repérer, et peut reprendre "le chemin de Loisy". À Loisy, Sylvie est éveillée, déjà à son ouvrage de dentellière. Le narrateur lui propose une promenade, le long de la Thève, jusqu'à Othys (chap. V). À Othys, chez la vieille tante de Sylvie, les deux jeunes gens s'amusent à revêtir les habits de noces de l'ancien temps, métamorphosant Sylvie en "fée des légendes éternellement jeune" (chap.VI).

Pendant cette rêverie du narrateur, la voiture de poste qui le mène de Paris en Valois a avancé. Elle va passer près de La Chapelle-en-Serval. C'est l'occasion d'une troisième réminiscence : pas d'indication d'époque cette fois, mais une image obsessionnelle, qui s'impose à la conscience du narrateur : à l'abbaye de Chaalis, où il s'est rendu avec Sylvain dans une folle équipée, il a assisté clandestinement autrefois à un sombre drame lyrique et mystique où resplendit encore la figure d'Adrienne (chap. VII).

Descendu de la voiture de poste, le narrateur est arrivé à Loisy à l'heure où s'achevait le bal. Après avoir raccompagné Sylvie chez elle par les bords de la Thève (chap. VIII), il va se rendre à la maison de son vieil oncle, maintenant disparu. La maison pourtant n'a pas changé, tout est seulement figé comme si le temps s'était arrêté depuis la disparition de l'oncle. Mélancolique, il reprend une fois encore la route de Loisy, quand l'idée lui vient de se rendre à Ermenonville, où le souvenir du temps où Sylvie animait ce lieu de ses rires augmente sa tristesse (chap.IX). Revenu à Loisy, il retrouve Sylvie, mais ce n'est plus la poétique adolescente d'autrefois: elle n'est plus dentellière, mais prosaïquement gantière, elle ne chante plus naïvement les chansons populaires du pays, mais des airs d'opéra, sur lesquels elle "phrase". La vieille tante d'Othys est morte, ses habits de noces ont servi de déguisement de carnaval à Sylvie (chap. X) Quant au souvenir d'Adrienne... le narrateur n'en obtient que cette information réticente de Sylvie: "cela a mal tourné"( chap.XI). Sylvie est fiancée au Grand Frisé, frère de lait du narrateur, qui comprend qu'il n'a plus sa place au village et rentre donc dès le lendemain à Paris (chap. XII).

Rentré à Paris, il redevient le spectateur et l'amoureux assidu d'Aurélie. "Des mois passent". Enfin, la troupe pour laquelle joue Aurélie a l'occasion de faire une tournée de représentations en Valois, à Chantilly, Senlis et Dammartin. Aurélie, chevauchant dans la forêt valoise, comme la baronne de Feuchères, va dénouer l'obsession du narrateur: elle n'est pas Adrienne(chap. XIII).

Quelques années ont passé. Le narrateur revient désormais prosaïquement à Dammartin, pour rendre visite à Sylvie, mariée au Grand Frisé devenu pâtissier. Quant à Adrienne..."elle est morte au couvent de Saint-S..., vers 1832" (chap. XIV).

Comme dans la soirée chez les Guermantes du Temps retrouvé, on a donc un présent de la narration (spectacle à Paris un soir, puis trajet en voiture de poste jusqu'à Loisy et retour à Paris le lendemain) interrompu par trois analepses (ronde enfantine, fête de l'arc de l'adolescence, représentation à Chaalis), puis repris pour donner un épilogue désenchanté au récit.

Le récit de Sylvie n'est pas une fiction, mais une auto-fiction qui témoigne d'un travail de la mémoire bien proche de celui de Proust, et renvoie à une réalité biographique et topographique extrêment précise, centrée sur le village de Loisy, où le narrateur revient sans cesse comme sous l'effet d'une aimantation. C'est de cette réalité topographique et biographe que nous avons souhaité partir, sur le terrain, et en suivant Nerval pas à pas dans son effort pour ressaisir une terre où s'est puisée l'inspiration d'une grande partie de son oeuvre.

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Quelques correspondances biographiques entre le récit de Sylvie et la vie de Nerval:

1815, Gérard quitte la maison d'Antoine Boucher à Mortefontaine pour aller vivre avec son père à Paris.

1820, Antoine Boucher meurt, la maison de Mortefontaine est vendue, mais louée un temps par sa fille et son gendre. Elle sera rachetée par la baronne de Feuchères et intégrée au parc de Mortefontaine en 1835. Nerval a donc pu y revenir en "pèlerinage" jusqu'à cette date.

1822, Gérard entre au collège Charlemagne, où on commence à lui inculquer la "philosophie de collège".

1826, activité littéraire intense, Gérard multiplie chez Touquet les publications satiriques, et obtient son premier vrai succès avec la publication de Faust en 1828.

1828, mort de Marguerite Victoire Boucher, la grand-mère maternelle de Gérard, qui lui lègue le clos Nerval. Il entre en possession d'une part des biens de sa mère. Première et courte période d'aisance financière.

Jenny Colon a débuté à Paris au Théâtre des Variétés, en 1828, puis au Vaudeville. Elle sera engagée à l'Opéra-Comique en 1836. Nerval parle d'Aurélie comme d'une actrice, et non comme d'une chanteuse. Le présent de narration doit donc se situer avant 1836.

1834, mort de Pierre Charles Laurent, le grand-père maternel de Gérard, qui hérite de lui une somme considérable. Il part à l'automne en Italie.

On voit que les trois événements de la vie de Nerval (vente de la maison de Mortefontaine, héritage, amour pour Jenny/Aurélie) convergent en 1835.

DE PARIS À LOISY (chap. III et VII)

Une fois prise la décision de se rendre à Loisy pour la fête de l'arc (24 août, le jour de la Saint-Barthélemy), le narrateur va prendre la voiture de poste, sans doute aux Messageries royales, à l'Hôtellerie du Cerf, rue Saint-Denis. Sur la carte Cassini, la route de Flandres porte le nom de route de Paris à Senlis (aujourd'hui N.2, puis N.17), elle est en effet bordée d'arbres, et les relais de Louvres puis de La Chapelle-en-Serval sont indiqués. Un peu après Louvres, on voit à droite la route (aujourd'hui D 165), également bordée d'arbres, qui mène directement aux "hameaux" de Saint-Witz (orthographié Saint-Vy), Plailly et Mortefontaine. On peut penser que c'est à ce carrefour que la voiture de poste dépose le narrateur qui n'a plus ensuite qu'à marcher jusqu'à Loisy (chap. VII).

Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandres, qui ne devient belle qu’en atteignant la zone des forêts ! Toujours ces deux files d’arbres monotones qui grimacent des formes vagues ; au-delà, des carrés de verdure et de terres remuées, bornés à gauche par les collines bleuâtres de Montmorency, d’Écouen, de Luzarches. Voici Gonesse, le bourg vulgaire, plein des souvenirs de la Ligue et de la Fronde…

Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j’ai vu bien des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles de la terre : c’était le plus court pour gagner les hameaux. – Pendant que la voiture monte les côtes, recomposons les souvenirs du temps où j’y venais si souvent.(chap. III)

Il est 4 heures du matin ; la route plonge dans un pli de terrain ; elle remonte (...) voici la voiture qui s’arrête sur la route du Plessis ; j’échappe au monde des rêveries, et je n’ai plus qu’un quart d’heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu frayées. (chap. VII)

routedeLouvres

Carte Cassini (1775 environ): la route de Flandres s'appelle route de Paris à Senlis, et à droite on voit l'embranchement du chemin bordé d'arbres qui mène directement aux villages de Plailly et Mortefontaine.

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LE(S) CHÂTEAU(X) D'ADRIENNE (chap. II, intitulé "Adrienne")

Nerval peut être extrêmement précis dans ses souvenirs, particulièrement quand il s'agit du Valois de son enfance, mais il sait aussi préserver ses secrets quand son intention est de "ne pas dire tout". Autour de la figure de la belle jeune fille descendante des Valois et de la première émotion amoureuse qu'elle lui a fait éprouver, Nerval préservera toujours le mystère. Délibérément, dans Sylvie, le château d'Adrienne est situé dans deux lieux topographiquement incompatibles. Au chapitre II, le château se trouve à proximité de Loisy, puisqu'après la fête, le narrateur reconduit dans ce village sa petite compagne Sylvie. On peut donc penser au château de Mortefontaine, ou à celui d'Ermenonville, dont Nerval dit, dans Les Faux Saulniers, que "c’est encore un bâtiment de l’époque de Henri IV" et qu'il y a vu "là, tout enfant, des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc venaient recevoir des prix d’étude et de sagesse." Et il ajoute, comme un écho aux lauriers cueillis pour couronner Adrienne: "Où sont les buissons de roses qui entouraient la colline ? L’églantier et le framboisier en cachent les derniers plants, qui retournent à l’état sauvage. – Quant aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes filles qui ne veulent plus aller au bois ? Non, ces arbustes de la douce Italie ont péri sous notre ciel brumeux." Cependant, au chap. XIII, Nerval va délibérément brouiller les pistes: le narrateur, toujours obsédé par la ressemblance entre Adrienne et Aurélie, veut emmener cette dernière "au château, près d’Orry, sur la même place verte où pour la première fois j’avais vu Adrienne". Or, le village d'Orry est à 12 kms de Loisy, et près d’Orry, il n’y a guère que le château vieux de La Chapelle-en-Serval, qui ne ressemble pas à la description donnée au chapitre II, et le château de la reine Blanche, aux étangs de Commelle, explicitement présenté du reste comme distinct de celui où apparut Adrienne : "je louai des chevaux et nous prîmes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au château de la reine Blanche (...) J’avais projeté de conduire Aurélie au château, près d’Orry, sur la même place verte où pour la première fois j’avais vu Adrienne."La scène a sans aucun doute été authentiquement vécue dans l'enfance, mais l'état hypnagogique qui la restitue à la conscience amalgame les composantes d'autres châteaux (Mont-L'Évêque, La Victoire, Valgenceuse) pour susciter un lieu magique à valeur symbolique, comme le sont ceux des Petits châteaux de Bohême, que Nerval vient de publier en janvier 1853, comme l'était déjà le "château de brique à coins de pierre" de "Fantaisie"

Plongé dans une demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet état, où l’esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe, permet souvent de voir se presser en quelques minutes les tableaux les plus saillants d’une longue période de la vie.

Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d’ardoises et sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d’ormes et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d’un français si naturellement pur, que l’on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois, où, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.

J’étais le seul garçon dans cette ronde, où j’avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée !… Je n’aimais qu’elle, je ne voyais qu’elle – jusque là ! À peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne. Tout d’un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m’empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d’or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s’empara de moi. – La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s’assit autour d’elle, et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotantes que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.

À mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. – Elle se tut, et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. – Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu.* Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d’un ruban. Je posai sur la tête d’Adrienne cet ornement dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures.

Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant dans le château. C’était, nous dit-on, la petite-fille de l’un des descendants d’une famille alliée aux anciens rois de France ; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux ; nous ne devions plus la revoir, car le lendemain elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire.

Quand je revins près de Sylvie, je m’aperçus qu’elle pleurait. La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. Je lui offris d’en aller cueillir une autre, mais elle dit qu’elle n’y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en vain me défendre, elle ne me dis plus un seul mot pendant que je la reconduisais chez ses parents.

Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j’emportai cette double image d’une amitié tendre tristement rompue, – puis d’un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie de collège était impuissante à calmer.

 

* Ce détail, extrêmement précis, renvoie bien à Mortefontaine et à la fabrique de faïence de Piranesi, à Plailly, du temps de Bonaparte.

chateau de Mortefontaine 1
chateau de Mortefontaine aujourd'hui
chateau de Mont-L'Eveque
chateau de Valgenceuse
chateau de La Victoire
chateau de la Reine Blanche
chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

le château de Mortefontaine, tel que l'a connu Nerval enfant, ressemblait, comme sur cette aquarelle du XIXe siècle, à un "château de brique à coins de pierre". Aujourd'hui, un crépi a recouvert les briques.

Le château de Mont-L'Évêque

Le château de Valgenceuse, à Senlis

Le château de La Victoire, près de Mont-L'Évêque

Le château de la Reine Blanche, aux étangs de Commelles, près d'Orry, hier et aujourd'hui

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UN VOYAGE À CYTHÈRE (chap. IV)

Le titre du chapitre IV, "Un voyage à Cythère", induit aussitôt un rapprochement avec la représentation qu'en a faite Watteau, donnant le sentiment que la fête de l'arc authentiquement vécue à Loisy dans l'adolescence ne fait que perpétuer l'esprit du XVIIIe siècle. Or Nerval s'attache à montrer ici que ce rapprochement avec le XVIIIe siècle n'a pas plus de réalité qu'un décor de théâtre, voulu comme tel par les organisateurs de la fête. Le lieu choisi pour le repas qui clôt la journée est une île, où se trouve une fabrique bâtie au XIXe siècle pour imiter une ruine du XVIIIe, et la promenade en barque pour s'y rendre est destinée à créer l'illusion du Pèlerinage à l'île de Cythère de Watteau. À cette illusion de décor d'ancien régime, le récit de Nerval oppose nettement la réalité de son temps: les compagnons de l'arc de Loisy, dont il fait partie, le cortège joyeux de village en village, la messe, la compétition finale, et, pour les vainqueurs, le repas de fête qui clôt la journée. Nerval ici n'invente ni la fête, qui se perpétue encore aujourd'hui, ni le lieu où se déroule le repas.

Le domaine de Mortefontaine, à l'époque où Nerval enfant y a vécu chez son oncle Antoine Boucher, est l'objet d'énormes travaux de la part de Joseph Bonaparte, qui en est devenu le propriétaire en 1798 et l'on a du mal aujourd'hui à imaginer que le petit parc, qui jouxtait la maison de l'oncle Boucher et le grand parc de Vallière étaient en partie encore en chantier. C'est Bonaparte qui a fait creuser le canal autour de la colline Molton pour en faire une île, et multiplié les aménagements d'agrément qui permettaient la navigation d'île en île et le repos dans les "fabriques" qui s'y trouvaient disséminées. Ces travaux sont achevés au moment où se passe la scène du repas de la fête de l'arc du chapitre IV, et le paysage ressemble à ces aquarelles anonymes (ci-contre) du domaine de Mortefontaine, qui datent du début du XIXe siècle.

Quelques années s’étaient écoulées : l’époque où j’avais rencontré Adrienne devant le château n’était plus déjà qu’un souvenir d’enfance. Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. J’allai de nouveau me joindre aux chevaliers de l’arc, prenant place dans la compagnie dont j’avais fait partie déjà. Des jeunes gens appartenant aux vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux perdus dans les forêts, qui ont plus souffert du temps que des révolutions, avaient organisé la fête. De Chantilly, de Compiègne et de Senlis accouraient de joyeuses cavalcades qui prenaient place dans le cortège rustique des compagnies de l’arc. Après la longue promenade à travers les villages et les bourgs, après la messe à l’église, les luttes d’adresse et la distribution des prix, les vainqueurs avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée de peupliers et de tilleuls, au milieu de l’un des étangs alimentés par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à l’île, – dont le choix avait été déterminé par l’existence d’un temple ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin. – Là, comme à Ermenonville, le pays est semé de ces édifices légers de la fin du XVIIIe siècle, où des millionnaires philosophes se sont inspirés dans leurs plans du goût dominant d’alors. Je crois bien que ce temple avait dû être primitivement dédié à Uranie. Trois colonnes avaient succombé, emportant dans leur chute une partie de l’architrave ; mais on avait déblayé l’intérieur de la salle, suspendu des guirlandes entre les colonnes, on avait rajeuni cette ruine moderne, – qui appartenait au paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu’à celui d’Horace.

La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le Voyage à Cythère de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient seuls l’illusion. L’immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes filles vêtues de blanc qui l’accompagnent selon l’usage avait pris place sur les bancs, et cette gracieuse théorie renouvelée des jours antiques se reflétait dans les eaux calmes de l’étang qui la séparait du bord de l’île si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers d’épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques abordèrent en peu de temps. La corbeille portée en cérémonie occupa le centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des jeunes filles : il suffisait pour cela d’être connu de leurs parents. Ce fut la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie […] Ce n’était plus cette petite fille de village que j’avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces du monde […] Je ne pus m’empêcher de lui dire combien je la trouvais différente d’elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et rapide infidélité.

Tout me favorisait d’ailleurs, l’amitié de son frère, l’impression charmante de cette fête, l’heure du soir et le lieu même où, par une fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes solennités d’autrefois...Tant que nous pouvions, nous échappions à la danse pour causer de nos souvenirs d’enfance et pour admirer en rêvant à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux. Il fallut que le frère de Sylvie nous arrachât à cette contemplation en disant qu’il était temps de retourner au village assez éloigné qu’habitaient ses parents. / C’était à Loisy, dans l’ancienne maison du garde.

chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

Le Pèlerinage à l'île de Cythère de Watteau, qui a servi de thème d'inspiration aux organisateurs de la fête de l'arc

chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

Les étangs de Mortefontaine, près du grand rocher.

chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

Les étangs de Mortefontaine, barques et fabrique.

chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

Carte de 1820: l'île Molton, sur l'étang de l'Épine (grand parc actuel) (cliquer sur l'image pour agrandir)

chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

Le temple de la philosophie à Ermenonville, dont le souvenir interfère dans Sylvie avec celui de la fête de l'arc (gravure de 1830)

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NUIT D'ÉGAREMENT (début du chap. V intitulé "Le village" )

Ce chapitre, qui pourrait sembler à première vue l'un des plus oniriques du récit, est en fait d'une précision telle qu'il ne peut que correspondre à un événement réellement vécu. On l'a vu, le nom de Montagny masque celui de Mortefontaine, à moins que Nerval n'ait songé à celui du village, tout proche de Loisy, de Montaby, hameau, à l'époque, de Mortefontaine. Une carte de 1820 (ci-contre) permet de suivre le cheminement: en quittant Loisy, le narrateur se dirige vers le nord et devrait prendre à gauche la route de Mortefontaine, pour rentrer chez son oncle. Au lieu de cela, il traverse le clos de la Folie (ô symbole!) et s'engage dans la "sente profonde" qui borde en effet le mur de l'ancien couvent de Saint-Sulpice-du-Désert. Mais au lieu de continuer ce chemin, dit "chemin de Loisy" il se perd dans les friches de Saint-Sulpice, puis à l'orée de la forêt où se trouvent en effet d'énormes blocs de grès. La forêt d'Ermenonville n'avait à l'époque ni la densité ni l'étendue qui est la sienne aujourd'hui, et Nerval a pu parfaitement, de ce point le plus élevé, au-dessus de simples "touffes d'arbres" repérer au nord la Butte aux Gens d'armes et les ogives tréflées des ruines de l'abbaye de Thiers, et au sud la colline de Montméliant, avec le vieux donjon de la Tournelle et le château de Bertrand-Fosse, aujourd'hui privé de ses tours. Une telle identification n'aurait pas de sens s'il s'agissait simplement de démontrer l'authenticité du souvenir de Nerval. Ce qui est en jeu ici, c'est la source de l'enchantement poétique, né non pas de l'imagination qui construirait plus ou moins fictivement un lieu de rêverie à la Walter Scott, mais bien de la profonde mélancolie suscitée par la conscience de l'irréversible. L'expérience de la reviviscence se dissocie ici de celle de Proust en ce qu'elle ne restitue le passé que pour en faire saisir la perte. Il n'y a pas pour Nerval de temps retrouvé.

C’était à Loisy, dans l’ancienne maison du garde. Je les conduisis jusque-là puis je retournai à Montagny, où je demeurais chez mon oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare Loisy de Saint-S***, je ne tardai pas à m’engager dans une sente profonde qui longe la forêt d’Ermenonville ; je m’attendais ensuite à rencontrer les murs d’un couvent qu’il fallait suivre pendant un quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages, éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se multipliaient sous mes pas. À droite et à gauche, des lisières de forêts sans route tracées, et toujours devant moi ces roches druidiques de la contrée qui gardent le souvenir des fils d’Armen exterminés par les Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans pouvoir distinguer celui même où s’était passée la fête.

L’air était tiède et embaumé ; je résolus de ne pas aller plus loin et d’attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères. – En me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je m’étais égaré dans la nuit. À ma gauche, je vis se dessiner la longue ligne des murs du couvent de Saint-S***, puis de l’autre côté de la vallée, la butte aux Gens- d’armes avec les ruines ébréchées de l’antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes de bois, les hautes masures de l’abbaye de Thiers découpaient sur l’horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d’ogives. Au-delà, le manoir gothique de Pontarmé, entouré d’eau comme autrefois, refléta bientôt les premiers feux du jour, tandis qu’on voyait se dresser au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montmélian.

Cette nuit m’avait été douce, et je ne songeais qu’à Sylvie ; cependant l’aspect du couvent me donna un instant l’idée que c’était celui peut-être qu’habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin était encore dans mon oreille et m’avait sans doute réveillé. J’eus un instant l’idée de jeter un coup d’œil par-dessus les murs en gravissant la plus haute pointe des rochers ; mais en y réfléchissant, je m’en gardai comme d’une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma pensée ce vain souvenir et n’y laissa plus que les traits rosés de Sylvie. "Allons la réveiller", me dis-je, et je repris le chemin de Loisy.

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chateau de la Reine Blanche aujourd'hui

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EN SUIVANT LES PAS DE NERVAL

Carte Cassini Valois detail Mortefontaine

La carte Cassini, qui indique les reliefs, permet de situer les rochers les plus élevés où le narrateur passe la nuit (point rouge). On voit également sur cette carte que la forêt d'Ermenonville ne s'étendait pas alors jusqu'aux rochers.

sente
StSulpice

Carte de 1820

rochers

la "sente profonde" qui longe le domaine de Saint-Sulpice-du-Désert, où s'engage le narrateur en quittant Loisy

l'extrémité nord du domaine de Saint-Sulpice-du-Désert, où le chemin se perd dans les friches et les rochers

"et toujours devant moi ces roches druidiques de la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les Romains"

StSulpiceretour
abbayedeThiers
chemindeLoisy

les ogives tréflées des ruines de l'abbaye de Thiers

ayant retrouvé le mur qui longe le couvent de St-Sulpice, le narrateur reprend le chemin de Loisy

le chemin, ou pour mieux dire, le pavé de Loisy, dont la trace demeure aujourd'hui

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CHAALIS (chap. VII)

La visite de l'abbaye de Chaalis avait dans Les Faux Saulniers un objectif touristique et archéologique. Dans Sylvie, le nom de Chaalis résonne tout autrement, suscitant le souvenir d'une mystérieuse célébration, où reparaît la figure d'Adrienne, dans un contexte onirique et funèbre tout imprégné de mysticisme païen et chrétien. Tout commence en ce soir de Saint-Barthélemy, par une folle chevauchée le long de la forêt d'Halatte. Est-ce le temple et ses ex-votos païens, connus dans la région depuis 1825, qui ont attiré là le narrateur et son compagnon Sylvain? À Chaalis, c'est encore le mysticisme teinté de paganisme de la Renaissance qui retient l'attention du narrateur, faisant remonter à sa conscience le souvenir de l'Hypnérotomachie de Francesco Colonna. Le drame liturgique qui fut représenté ce soir-là à Chaalis (dans Les Faux Saulniers, la scène, de façon plus neutre et réaliste, était située dans un couvent de jeunes filles à Senlis) est réservé, comme un rite maçonnique, à un petit nombre d'initiés. Le narrateur et son compagnon n'en sont que les spectateurs clandestins. Le sujet du drame est la rédemption apportée aux hommes par le Christ triomphant des ténèbres, annoncée par un ange incarné par Adrienne. Rêve ou réalité, s'interroge le narrateur, qui va tenter de se donner pour preuves de l'authenticité de la scène vécue ce soir-là des détails dont certains, bien étranges, semblent sortis tout droit de l'onirisme d'Hoffmann (le grand cygne ailes éployées sur la porte de la maison du garde, le nain bizarre en tôle découpée), mais dont d'autres renvoient au souvenir d'une réalité familière: l'horloge, les hautes armoires de noyer, que nous allons retrouver au chapitre IX dans l'évocation de la maison de l'oncle.

Il est quatre heures du matin ; la route plonge dans un pli de terrain ; elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à La Chapelle. À gauche, il y a une route qui longe le bois d’Halatte. C’est par là qu’un soir le frère de Sylvie m’a conduit dans sa carriole à une solennité du pays. C’était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy. À travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-Levêque, et quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à l’ancienne abbaye de Chaalis. – Chaalis, encore un souvenir !

Cette vieille retraite des empereurs n’offre plus à l’admiration que les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière rangée se découpe encore sur les étangs, – reste oublié des fondations pieuses comprises parmi ces domaines qu’on appelait autrefois les métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement de la route et des villes, a conservé des traces particulières du long séjour qu’y ont fait les cardinaux de la maison d’Este à l’époque des Médicis : ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant et de poétique, et l’on respire un parfum de la Renaissance sous les arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de l’Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur les voûtes peintes d’un bleu tendre, avec des airs d’allégorie païenne qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme fabuleux de Francesco Colonna.

Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de très illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait eu l’idée d’inviter quelques familles du pays à une sorte de représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires d’un couvent voisin. Ce n’était pas une réminiscence des tragédies de Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n’étaient variés que par les couleurs de l’azur, de l’hyacinthe ou de l’aurore. La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l’ange de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait de l’abîme, tenant en main l’épée flamboyante, et convoquait les autres à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des Enfers. Cet esprit, c’était Adrienne, transfigurée par son costume, comme elle l’était déjà par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique nous paraissait bien naturellement un cercle de lumière ; sa voix avait gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant italien brodaient de leurs gazouillements d’oiseau les phrases sévères d’un récitatif pompeux.

En me retraçant ces détails, j’en suis à me demander s’ils sont réels, ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris ce soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du garde, – où, ce qui m’a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur la porte, puis au-dedans de hautes armoires en noyer sculpté, une grande horloge dans sa gaine, et des trophées d’arcs et de flèches d’honneur au-dessus d’une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre, coiffé d’un bonnet chinois, tenant d’une main une bouteille et de l’autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain, je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l’apparition d’Adrienne est-elle aussi vraie que ces détails et que l’existence incontestable de l’abbaye de Chaalis ? Pourtant c’est bien le fils du garde qui nous avait introduit dans la salle où avait lieu la représentation ; nous étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et gravement émue. C’était le jour de la Saint-Barthélemy, – singulièrement lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la maison d’Este décoraient ces vieilles murailles… Ce souvenir est une obsession peut-être !

Isis
exvoto

Représentation d'Isis et ex-votos découverts sur le site du temple païen repéré dès 1825 en forêt d'Halatte

ChaalisblasonEste
ChaalisPrimatice
Chaalisdessin

blason de la maison d'Este et fresques du Primatice dans la chapelle à Chaalis

Les ruines de l'abbatiale de Chaalis, aquarelle de Ciceri (1864)

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LA MAISON D'ANTOINE BOUCHER (début du chap. IX intitulé "Ermenonville")

Après avoir raccompagné Sylvie à Loisy au sortir du bal, le narrateur se rend à Mortefontaine pour revoir la maison de son enfance. Elle n'appartient plus à sa famille, il faut donc en demander la clé. Nous sommes ici devant une réalité biographique. À sa mort en 1820, Antoine Boucher ne laissait à ses héritiers, sa fille Marie Antoinette Élise et son gendre Jean Dufrénoy, que des dettes et une succession compliquée à régler avec l'héritier du premier mariage de Marie Jeanne Robquin, épouse d'Antoine Boucher. Il fallut donc vendre la maison, pour laquelle un inventaire minutieux, pièce par pièce, fut établi devant notaire en novembre 1820. On y reconnaît quelques détails donnés ici: les vieux meubles de noyer, et plus précisément encore, le cabinet où Antoine Boucher conservait ses quelques livres. Pas trace en revanche dans l'inventaire des deux tableaux flamands et des gravures de Moreau, peut-être enlevés déjà de la maison comme propriété de la seule famille Olivier / Boucher. Il est intéressant aussi de rapprocher la description donnée dans Sylvie des chapitres IV et VI d'Aurélia, où le narrateur se voit en rêve dans cette même maison, mais au temps reculé de l'ancêtre peintre, qu'il appelle pourtant toujours son oncle.

Je n’avais nulle envie de dormir. J’allai à Montagny pour revoir la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j’en entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans le même état qu’autrefois ; seulement il fallut aller chez le fermier pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état et qu’on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux tableaux flamands qu’on disait l’ouvrage d’un ancien peintre, notre aïeul ; de grandes estampes d’après Boucher, et toute une série encadrée de gravures de l’Émile et de La Nouvelle Héloïse, par Moreau ; sur la table, un chien empaillé que j’avais connu vivant, ancien compagnon de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il appartenait à cette race perdue.

"Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours ; je l’ai retiré chez moi."

Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J’y reconnus, dans un angle, un jardin d’enfant que j’avais tracé jadis. J’entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite bibliothèque pleine de livres choisis, vieux amis de celui qui n’était plus, et sur le bureau quelques débris antiques trouvés dans son jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le rendait heureux.

"Allons voir le perroquet, dis-je au fermier." Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me regarda de cet œil rond, bordé d’une peau chargée de rides, qui fait penser au regard expérimenté des vieillards.

 
Quelques lignes de l'inventaire après décès de la maison d'Antoine Boucher dressé le 6 novembre 1820:
 
"Dans une petite salle à manger attenant à la cuisine et pareillement éclairée sur le jardin:
Au foyer, une paire de chenets, pelle et pincette, estimés trois francs.
Une petite glace tachée dans son parquet de bois peint en gris, estimée dix huit francs
Une petite pendule avec sa chemise en verre blanc et son socle en bois, estimée cinquante francs.
Une petite table à jeu couverte d’un tapis vert, une autre petite table couverte d’une toile cirée, et six chaises, estimées onze francs.
Une commode en bois de rapport, à dessus de marbre, en mauvais état, estimée vingt francs.
Deux paires de rideaux de croisée en garat et deux rideaux de porte vitrée estimés quatre francs avec leurs tringles.
Une couchette à deux dossiers de bois peint, à fond sanglé et roulettes à équerre, sur laquelle une paillasse, deux matelas, un lit de plume, un traversin, deux oreillers, une couverture de laine blanche, une paire de rideaux d’alcôve en indienne, le tout estimé cent francs.
Dans une armoire en placard à droite de la cheminée :
Six tasses à café et leurs soucoupes en porcelaine commune, et douze petits verres à liqueur estimés trois francs.
Dans un petit cabinet à gauche de l’alcôve, un petit porte livre et quelques volumes dépareillés, estimés deux francs."
 
Dans une chambre au-dessus de la boutique:
Une table ronde en bois de noyer, une autre petite table à écrire, une table de nuit, trois chaises, estimés neuf francs.
Dans une autre chambre éclairée sur la rue et sur le jardin.
Une petite glace sur la cheminée en deux morceaux tachés, estimée quatre francs.
Une vieille commode de bois de noyer, mains et entrées de serrure en cuivre, estimée six francs.
Dans une autre chambre éclairée sur le jardin.
Une couchette à bas piliers, une paillasse, un lit de plume, un matelas, un traversin, une couverture, estimée cinquante cinq francs.
Deux tables sur pieds à demeure, quatre chaises, un petit miroir, estimés six francs."
 
 
 
inventaire1copie

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ERMENONVILLE (chap. IX)

Dans la continuité de la visite à la maison d'Antoine Boucher, le pèlerinage à Ermenonville se teinte de la même nostalgie du bonheur passé, de la perte et de l'absence. Après avoir traversé la forêt, le narrateur aperçoit les étangs du Désert et d'Ermenonville, puis le temple de la philosophie, et les souvenirs remontent à sa mémoire des fêtes, où des jeunes filles venaient là recevoir le prix de sagesse, dansaient et chantaient. Jadis, le regard de Sylvie enchantait Ermenonville; aujourd'hui, les lauriers (ceux qui couronnèrent Adrienne?) sont morts, et le tombeau de Rousseau n'apparaît plus que comme un vain cénotaphe.

Plein des idées tristes qu’amenait ce retour tardif en des lieux si aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy. C’était au milieu du jour ; tout le monde dormait fatigué de la fête. Il me vint l’idée de me distraire par une promenade à Ermenonville, distant d’une lieue par le chemin de la forêt. C’était par un beau temps d’été. Je pris plaisir d’abord à la fraîcheur de cette route qui semble l’allée d’un parc. Les grands chênes d’un vert uniforme n’étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j’entendais seulement le bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid. Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes annoncent diverses routes n’offrent plus, par endroits, que des caractères effacés. Enfin, laissant le Désert à gauche, j’arrivai au rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous les souvenirs de l’antiquité philosophique, ressuscités par l’ancien possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation pittoresque de l’Anacharsis et de l’Émile.

Lorsque je vis briller les eaux du lac entre les branches des saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle, dans ses promenades, m’avait conduit bien des fois : c’est le Temple de la Philosophie, que son fondateur n’a pas eu le bonheur de terminer. Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore, sous l’abri d’un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s’arrêtent à Rousseau. Cet édifice inachevé n’est déjà plus qu’une ruine, le lierre le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là, tout enfant, j’ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc venaient recevoir des prix d’étude et de sagesse. Où sont les buissons de roses qui entouraient la colline ? L’églantier et le framboisier en cachent les derniers plants, qui retournent à l’état sauvage. – Quant aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes filles qui ne veulent plus aller au bois ? Non, ces arbustes de la douce Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement le troène de Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite au-dessus de la porte : Rerum cognoscere causas ! – Oui, ce temple tombe comme tant d’autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l’art lui disputait ; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de toute force et de toute activité !

Voici les peupliers de l’île, et la tombe de Rousseau, vide de ses cendres. Ô sage ! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions trop faibles pour qu’il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil !

J’ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui s’étend au-delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux ; la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d’un lac factice étoilé de fleurs éphémères ; l’écume bouillonne, l’insecte bruit… Il faut échapper à l’air perfide qui s’exhale en gagnant les grès poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des fougères. Que tout cela est solitaire et triste ! Le regard enchanté de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois tant de charme aux lieux que je viens de parcourir ! C’était encore une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée malgré son chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses tresses de cheveux noirs ; nous allions boire du lait à la ferme suisse, et l’on me disait : "Qu’elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien !" Oh ! ce n’est pas alors qu’un paysan aurait dansé avec elle ! Elle ne dansait qu’avec moi, une fois par an, à la fête de l’arc. / J’ai repris le chemin de Loisy.

 

 

 

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de Loisy a Ermenonville

 

Description de la maison de Mortefontaine aux termes du bail de location des époux Dufrénoy en avril 1822:

"Une maison située à Mortefontaine grande rue du dit lieu, ayant son entrée par une porte ordinaire et une porte charretière, et consistante en un corps de logis composé au rez de chaussée d’une boutique, de deux salles et d’une cuisine ; au premier étage quatre chambres et grenier au-dessus. Une grange d’une seule travée au bout de la dite maison et à droite de la porte d’entrée ; deux écuries au fond de la cour en face de la porte cochère ; petit angar attenant aux écuries ; un petit appentis au bout de la cuisine, où se trouve l’évier, faisant saillie sur le jardin ; lieux d’aisance ensuite des écuries, cave et deux caveaux sous la maison, cour [dans laquelle on en biffé] à gauche de la dite maison et un jardin entouré de mur au bout de la grange et de la cuisine, tous les bâtiments couverts en tuile (...) le total tenant par devant à la grande rue et de l’autre part au domaine de Mortefontaine."

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De Loisy à Ermenonville par la forêt (carte de 1820)

Etang d'Ermenonville

L'allée qui traverse la forêt d' Ermenonville, et ses poteaux aux "caractères effacés"

allee de la foret d'Ermenonville
allee de la foret d'Ermenonville

L'étang du Désert

L'étang d'Ermenonville et le temple de la philosophie

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L'île des peupliers et le cénotaphe de Jean-Jacques Rousseau

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