SYLVIE LÉCUYER

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mise à jour: 17/10/09

Pour ses débuts chez Touquet, Nerval prend le pseudonyme de Beuglant, dont il signe Les Hauts faits des Jésuites et M. Dentscourt. Beuglant est un personnage du théâtre populaire né sous la Révolution. Poète et dramaturge, il est l'ami du comédien Cadet Roussel. Deux personnages hauts en couleurs, parlant le langage poissard que le peuple de Paris était censé utiliser à la Grenouillère ou autour de la fontaine des Innocents, et devenu mode littéraire sous la plume de Vadé à la fin du XVIIIe siècle. Entre 1793 et 1801, Aude et Tissot créent plusieurs pièces, jouées au Théâtre Montansier-Variétés, au Palais-Royal, mettant en scène Cadet Roussel et son ami Beuglant:

 

Cadet Roussell’, ou le Café des Aveugles, pièce en deux actes qui n’en font qu’un, en vers et en prose, représentée pour la première fois sur le théâtre du Palais-Variétés le 23 février 1793, par les citoyens Aude et Tissot.:

La scène se passe au Café des Aveugles où l’on va représenter une tragédie : Matapan, ou les Assassinats de l’amour. Bontems, patron du Café des Aveugles, a promis sa fille Louison à Vigagnolet, l’un des acteurs, qui va jouer dans la tragédie le rôle de Pluminar. Les autres acteurs sont là, répétant leurs rôles : Durillac, gascon qui a gardé son accent (un peu celui que Nerval prête à Rossini dans L’Académie ou les membres introuvables) et jouera le rôle de Vantelmor, confident de Pluminar, et Valcourt, comédien de province prétentieux. Sont présents aussi le père Dubois, fort de la Halle, et Bellepointe, dragon, ami de Vigagnolet, et d’autres consommateurs qui attendent le spectacle.

Il manque à la troupe un acteur pour jouer le rôle de Blondinet. Bontems a fait appel à Cadet Roussell’, qui arrive avec son père, sa mère et son petit frère. Les aveugles, qui sont l’orchestre du café, jouent la ritournelle de Cadet Roussell’ et tous chantent : Eh ! oui vraiment / Cadet Roussell’ est bon enfant. Le spectacle va commencer, mais il manque encore un acteur pour le rôle de Matapan. On convainc Bontems de le tenir.

Didascalie :"L’orchestre du petit théâtre joue l’ouverture d’Iphigénie, le plus discord possible. Bontems siffle pour faire lever le rideau ; les acteurs arrivent en scène, voyant que l’orchestre joue toujours, frappent du pied pour faire taire les musiciens ; Bontems impatienté s’élance à l’orchestre et les fait taire en arrêtant leurs archets. Revenant sur scène, il dit : "Ces diables d’aveugles qui ne voyent pas que les acteurs sont en scène".

Là-dessus, la tragédie commence. Pluminar confie à Vantelmor qu’un complot va lui ravir sa fiancée Cascarinette que son père Matapan vient de promettre à Blondinet. Vantelmor conseille à son maître d’empoisonner son rival. Dispute entre le souffleur et Durillac qui vient de finir sa réplique :"S’il en boit...

Le Souffleur: Qu’il en boive.

Durillac: S’il en boit.

Le Souffleur: Qu’il en boive... je sais lire, peut-être. Il quitte son trou.

Durillac: Pétit souffleur, pétit souffleur, né prenez donc pas un ton. J’espère que je suis au-dessus de vous. M. Bontems, appelez-le donc !

Bontems s’élance et s’asseoit sur le petit théâtre en appelant ; prenant le livre : Ah ça voyons, que je voie qui a tort de vous deux. A Durillac : Voyons, Monsieur, recommencez.

Durillac recommençant : Avec du condrieux, mêlez bien cette eau forte. / S’il en boit...

Bontems au souffleur : L’a-t-y dit ?

Le Souffleur :Oui, il l’a dit.

Tout le café se moque de l’acteur.

Pluminar et Vantelmor ont préparé pour Blondinet le verre empoisonné. Blondinet s’apprête à boire, quand le père Roussel s’interpose :

Blondinet : A la santé d’un astre précieux !

Le père Roussel: Cadet, Cadet, ne bois pas ça... c’est d’la poison.

La mère Roussel: Oui, mon fils, on veut te jouer un mauvais tour.

Blondinet arrivant au bord de la scène le verre en main : Mais mon Dieu, ne vous inquiétez donc pas. On dit que c’est d’la poison à cause que c’est une tragédie, mais tout ça c’est pour rire... c’est du cidre, mon papa, j’y vois clair.

Le père Roussel: Je ne veux pas que tu le boives, je te le dis ; j’ai entendu les autres quand tu n’y étais pas. On rit.

Blondinet: Mais, mon papa, la compagnie se moque de vous. Vous ne savez donc pas que ce sont des menteries qu’on dit quand on fait des gyries sur le théâtre.

La scène de l’empoisonnement continue.

Cascarinette en pleurs :Hâtez-vous, ciel vengeur ! Nuit fatale et tragique ! / Blondinet répondez, qu’avez-vous ?

Blondinet: La colique.

Enfin, Bondinet, sûr de la trahison de Cascarinette, s’apprête à la tuer, mais il a oublié son sabre :

Cascarinette Daignez suspendre encore, / Mon père

Blondinet: Il est couché, tu ne le verras plus. Il cherche à ses côtés son sabre qu’il a oublié. Et mon sabre ! Est-ce que je l’aurais oublié ? Chinard, Chinard, prête-moi ton sabre, je n’ai pas le mien ; voici le moment de la tuer.

Chinard, garçon de théâtre : Ma foi, je ne prête pas mes affaires. Et puis, quand même, je l’ai laissé à la maison.

Blondinet: Je t’en prie, mon ami, prête-moi donc tant seulement ton couteau à manche de nacre.

Chinard: Pardieu oui ! tu me le gâterais.

Blondinet Non, mon ami, je t’en réponds. Comment veux-tu que je la tue ?

Chinard Eh ! donne-lui un coup de pied.

Blondinet Bon, merci... Où en étais-je, souffleur ?

Le Souffleur Mon père...

Blondinet: Dis : mon père.

Cascarinette: Mon père.

Blondinet: Il est couché, tu ne le verras plus.

A la scène finale, Matapan massacre tout le monde et se tue sur le corps de sa fille. Pendant ce temps, les spectateurs envoient des boulettes à Cadet qui se fâche et menace de s’en aller. Tout s’apaise, la cabale venait de Vigagnolet jaloux de son rival. Le Caporal de la Garde nationale vient faire fermer le café, car il est 11h passées, et tout se termine sur un air de vaudeville.

****

 

Cadet Roussel professeur, ou l’Ecole tragique, comédie ou non en un acte, mêlée de quelques scènes de la Princesse de Poitou, tragédie, par M. Aude, représentée pour la première fois à Paris au Théâtre Montansier-Variétés le 10 fructidor an VI:

Cadet Roussel, devenu professeur d’art dramatique, fait répéter à son élève Blanchet un rôle dans une tragédie de Beuglant. Les parents Blanchet, plutôt hostiles à la vocation de leur fils, parlent poissard. Beuglant fait office de souffleur. Il est question de pruneaux et de Tours, ce qui n'est pas sans évoquer la pièce attribuée à Nerval qui porte le titre Pruneau de Tours

Cadet: Levez le rideau ; plaçons-nous ; silence, qui est-ce qui souffle ?

Beuglan : Moi, je verrai mieux les positions.

Cadet : Hors du théâtre tous ceux qui ne sont pas de la première acque ; non, de la première scène, je me trompais. Voici le titre de la pièce de Beuglan pour les ceux...

Mme Grugeot: Et les celles

Cadet: Et les celles aussi qui n’ont pas vu la répétition des premiers acques : La Princesse de Poitou au sérail de Constantinople. La scène se passe à Alger, dans les prisons de Tunis. Voici le récit : attention, c’est le plus beau morceau de la pièce.

Beuglan: Je le crois bien.

Cadet :Beuglan, je te le dis, c’est ton chef-d’Ïuvre.

Beuglan: C’est l’exposition de la pièce.

Cadet: Quel coup de maître de l’avoir placé à la fin de l’ouvrage, afin que le public s’en souvînt mieux en sortant. Grignardet, écoute comme je vas débiter ce morceau, et tâche de le retenir.

Je n’ai que toi, Phanor, en ce désert sauvage,

Voici comment l’hasard m’a fait voir ce rivage ;

Je naquis, je vivais dans les remparts de Tours,

A l’ombre des pruniers...

Beuglan le reprenant: Des pruneaux.

Cadet: Comment ! des pruneaux ! des pruniers donc.

Beuglan lui montrant le manuscrit: Des pruneaux, vous dis-je.

Cadet: C’est que c’est une faute d’impression dans le manuscrit. D’ailleurs, est-ce que les pruneaux donnent de l’ombre ?

***

Cadet Roussel barbier à la Fontaine des Innocents, folie en un acte, par M. Aude, représentée pour la première fois à Paris au Théâtre Montansier-Variétés le 1er prairial an VII:

Didascalies: "Le théâtre représente la partie du marché des Innocents où l’on voit la fontaine ; quelques parasols garnis de hardes d’hommes et de femmes, sont disposés sur le théâtre de manière que ceux de la mère Cloutier et de la mère Rodolphe se trouvent sur le devant, vis-à-vis l’un de l’autre ; celui de la mère Roussel est garni des habits de tragédien de Cadet. Le peuple va et vient sur le théâtre, marchandant en pantomime, pour ne pas troubler les acteurs. La boutique de Cadet est au pied de la fontaine, et consiste en une chaise, un peignoir, une serviette sale, un plat à barbe, et autres attributs de son état."

La pièce commence par une discussion entre la mère Cloutier et Blanchet, qui lui apprend que c’est lui qui a prêté à Cadet la somme nécessaire pour s’installer barbier à la Fontaine, puisqu’il a quitté "la déclamation" et doit épouser Manon, la fille des Cloutier. Beuglant se fait raser par Cadet, la conversation s’engage sur le théâtre :

CR: Faites-vous toujours des comédies ?

B: Toujours, M. Roussel, avez-vous entendu parler de ma pastorale ?

CR: savonnant toujours: Non. Vous faites donc aussi des pastorales ?

B: Quelquefois. Je vais vous en donner une idée :

" Quand je vois ma bergère assise sur l’herbette" Que dites-vous de ces vers ?

CR: Je vais vous dire ma façon de penser ; j’aime assez votre bergère, il n’y a que votre air bête que je n’aime pas. Je préférerais :

"Quand je vois ma bergère assise sur la verte verdure"

B: Ah ! quel vers dur. (...)

CR: Mais faites-vous aussi des tragédies ?

B: Oui, j’en ai une de reçue qui a pour titre : Le Siège d’Antioche, ville prise par les Croisés.

CR: C’est donc un pays chaud ?

B: Certainement.

CR: S’ils avaient fermé leurs fenêtres, la ville n’aurait pas été prise.

B: Vous ne m’entendez pas. La scène se reporte au temps des croisades. Du mot croisade dérive le mot croisé.

CR: J’ai entendu dire que vous aviez une pièce reçue, qui était même à l’étude et qui avait pour titre : Suzanne Coulon dans les ruines de Montélimar, ou les Souvenirs déchirants et délirants d’une personne vivement affectée, ouvrage en 6 actes avec un prologue.

B: C’est cela.

CR: Qu’est-ce que vous faites pendant six actes ?

B: Les 3 premiers contiennent l’exposition.

CR: De sorte qu’au quatrième acte, on commence à savoir ce que cela veut dire.

B: Au 4e, tous mes personnages meurent ; il ne reste plus que le souffleur.

CR: Eh ! ben, qu’est-ce qu’il souffle donc ? Il souffle donc les quinquets.

B: Il est utile pour les autres actes.

CR: Et qu’est-ce qu’on fait au 5e acte ?

B: Je fais faire l’enterrement.

CR: De la pièce ?

B: Non, l’enterrement de tous mes personnages morts. Au 6e, c’est différent, le feu prend de toutes parts, et le spectateur effrayé n’a que le temps de se sauver.

CR toujours rasant: A la bonne heure, au moins le public, en sortant, peut dire que ça finit chaudement... Et vous nommez cette pièce ?

B: Une tragédie.

***

Cadet Roussel misantrope et Manon repentante, folie en un acte, représentée sur le Théâtre des Variétés, jardin Egalité, le 14 floréal an VII, sans nom d'auteur, où le personnage de Beuglant ne figure pas et qui ne semble pas avoir été reprise à la période qui nous occupe

***

Cadet Roussel aux Champs-Elysées, ou la Colère d’Agamemnon, vaudeville en un acte, mêlé de mystifications, pantomimes, cérémonies etc, représenté pour la première fois à Paris sur le Théâtre Montansier, le 26 ventôse an IX de la République française:

Aux Champs-Elysées, où règne Rhadamante, on se prépare à accueillir un nouveau venu, Cadet Roussel. Dancourt s’en amuse, Palaprat fulmine. Vadé accueille Cadet Roussel qui a vu Ninon de Lenclos et est tombé amoureux d’elle. Cadet raconte sa fin sur terre :

CR: Attendez donc, je suis tombé malade là-bas, quintidi, sur le grand théâtre de Bayonne, tout en sueur, époumonné dans une tragédie, où est-c’ qu’il y a un maroquin de Venise.

Vadé: Othello ?

CR: Oui, Otélo. J’en pouvais pu ; j’ai joué quintidi, je me suis mis au lit sextidi ; j’ai eu une fièvre de cheval septidi, le transport m’a pris octidi, je suis mort nonodi, je suis arrivé décadi soir ici.

On s’informe de ce qui se fait sur terre en littérature. Beuglant s’est vu refuser une tragédie "rapport à l’incendie de la quatrième aque". Mais Cadet ne songe qu’à Ninon. On le prévient qu’il faut l’obtenir d’Agamemnon. Scène digne d’Offenbach :

CR: Laissez-moi faire. Mon cassq’, où est mon cass’. Il le prend par terre où il était posé, le met majestueusement, étudie ses attitudes pendant une courte pantomime, musique lointaine. Tiens, de la musique ! O le joli violon ! il y a aussi des orchestres dans les Champs-Elysées.

Au moment où Rhadamante va unir Ninon et Cadet Roussel, apparaissent Manon et Phanor, qui viennent d’arriver aux Champs-Elysées. Ici, une scène qui a pu frapper Nerval enfant : Rhadamante s’approche, la cérémonie va commencer, Cadet s’écrie : "Oh ! que l’on est heureux d’être mort !" Pantomime : "le fond du théâtre est éclairé d’une lumière éclatante et vive, musique dans le genre de la consultation de Pourceaugnac, marche des ombres, quatre sont vêtues de blanc. Celles-là portent des brasiers enflammés, les vases de parfum et le bassin purificateur. Rhadamante, juge des morts, vêtement rouge et noir, ferme la marche ; il tient une baguette en main : il est au milieu du tableau, fait signe à Roussel de s’approcher. Cadet arrive ; son casque est enlevé dans le cintre par un fil invisible. On le revêt d’une tunique blanche. A ses côtés sortent des trappes deux candélabres et derrière lui un siège surmonté d’un dindon, qui couvre sa tête".

Et enfin, le récit de Phanor, pastiche de celui de Théramène :

Seigneur, écoutez-moi :

A peine vous sortiez des portes de la vie,

Autour de vous rangés, depuis votre agonie,

Grignardet, Tragicar, Manon, Beuglan et moi,

Auprès de votre lit, poussons des cris d’effrois.

Vous expirez ; Beuglan voit expirer sa gloire.

Beuglan, pour exprimer sa douleur sombre et noire,

Beuglan beuglait de rage, et sa tragique voix

Fait trembler le plafond, les poutres et les toits...

La rue en retentit ; les vitres sont cassées :

Jusqu’au carré Martin, des pierres sont lancées...

Tout s’arrête, tout fuit, tout se tait à nos cris.

Manon seule, plus ferme au sein de l’épouvante,

Digne femme à Cadet, Manon pâle et tremblante,

Muette, l’Ïil fermé, l’appelle en le voyant :

"Je te suis, je te suis..." Elle vole à l’instant

Au lieu qui recelait la pâture fatale

Qui détruit des souris la famille infernale ;

Elle saisit le plat, vous embrasse, et d’un trait

Grâce à la mort aux rats retrouve son objet...

Moi, je suis mort aussi d’une angoisse subite ;

Ensemble nous avons traversé le Cocite.

Elle vient, la voilà.

Ces pastiches-là, Nerval s'en souvient quand il compose son Enterrement de la Quotidienne.

***

On voit bien ce qui a pu séduire Nerval dans cette production pourtant très décriée "l’égoût des autres théâtres : bêtises, platitudes, trivialités, coqs-à-l’âne, calembours et jeux de mots, voilà ce qui compose son répertoire et ce qu’il offre à l’avide curiosité des gobe-mouches, des oisifs, des Midas parvenus" dit-on. Jugement global et hâtif d'un genre où Nerval a su saisir bien autre chose.

Beuglant et sa bande incarnent le milieu des théâtreux bohèmes, pratiquant volontiers l'autodérision, dans la proximité du vieux Paris, de son petit peuple et de son langage. Nerval n'a cessé de vivre dans ce XVIIIe siècle finissant, celui de Vadé et de Restif, celui qui "n'est plus", et qu'il retrouvera dans les errances parisiennes nocturnes des Nuits d'octobre. Nerval en 1825-26 cherche sa voie. On ne peut refaire indéfiniment du Delavigne, il se refuse aux vulgarités du jeune romantisme. Reste à ressusciter ces pasticheurs que furent Vadé, Aude et Tissot, pour retrouver à travers eux l'essence même de la langue populaire française, celle qu'il cherchera également avec passion dans le répertoire des vieilles chansons, et l'essence du théâtre, puisée chez Jodelet et Scarron. Mais Cadet Roussel et Beuglant, c'est aussi le couple des poète libertaires et subversifs, décalés et distanciés à l'égard de l'ordre et des institutions littéraires ou politiques. Il l'est encore en 1854 où un anonyme publie un Cadet Roussel embêtant Nicolas, satire politique contre l'empereur de Russie, qui commence ainsi:"On a cru longtemps que Cadet Roussel était mort, c'est une erreur..."