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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

LE VALOIS DE GÉRARD DE NERVAL

1854 - PROMENADES ET SOUVENIRS

"Je le disais tout à l'heure: – mes jeunes années me reviennent, – et l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses passées". Durant la dernière année de sa vie en effet, le souvenir de la petite enfance et le passé familial s'imposent comme seul sujet de l'écriture, dans une construction où, comme dans la Généalogie fantastique, l'authenticité des faits fonde le mythe.

Ainsi, au chapitre IV de Promenades et Souvenirs, intitulé "Juvenilia", Nerval raconte comment son grand-père Pierre Charles Laurent, originaire de Laffaux, dans l'Aisne, quitta le domicile paternel pour rejoindre celui d'un oncle, près de Chaalis, dont il épousa la fille (il s'agit de Marguerite Victoire Boucher, la grand-mère de Nerval): "à travers la forêt de Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Chaalis". Au-delà de la coloration biblique donnée à l'anecdote, les informations s'avèrent biographiquement exactes. L'acte de mariage d'Adrien Joseph Boucher (le père de Marguerite Victoire), enregistré à Ermenonville, le 21 juillet 1733, atteste en effet qu'il demeure "depuis plusieurs années à Chalis, paroisse de Fontaine" (commune de Fontaine-Chaalis aujourd'hui). La famille Boucher, en ligne directe par rapport à Nerval, a donc bien vécu dans ce "petit pays situé entre Ermenonville et Senlis", dont le territoire appelé "Fontaine les Corps-Nus" ou "Cornus" selon les graphies de l'époque, jouxte celui de Mortefontaine, et la maison qu'habitaient là Adrien Joseph Boucher était sans doute le pavillon de chasse "aujourd'hui ruiné". À ce souvenir familial vient se superposer celui de l'acquisition par la famille Olivier puis par les Boucher et Pierre Charles Laurent de parcelles du clos Nerval, inscrit sur la carte d'intendance de 1782 sous le nom de Nerva. Ainsi se trouvent amalgamés en un mythe fondateur la mémoire familiale des Boucher, anciens habitants de Fontaine-Chaalis, celle des Olivier de Dampierre et de Mortefontaine liée, nous l'avons vu, au souvenir du peintre Jacques de Vaurose. À la légende familiale vient enfin se greffer le souvenir personnel de l'enfant accompagnant au clos Nerval son oncle Boucher qui cultivait là la parcelle familiale. Ni délire ici, ni mégalomanie, simplement une mémoire familiale transmise à une sensibilité d'enfant devenue pour l'adulte en proie à la névrose identitaire un magnifique refuge poétique.

Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie que je ne m’étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance. C’est, dira-t-on, l’histoire de tout le monde. Mais tout le monde n’a pas occasion de raconter son histoire […]

Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l’écurie de son père, puis il s’était assis sur le bord de la rivière, rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis […]

Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là vivait un de ses oncles qui descendait, dit-on, d’un peintre flamand du dix-septième siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd’hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu’on appelle les bosquets, était situé sur l’emplacement d’un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois on y a rencontré, en traçant, des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux celtiques.

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Au chapitre VIII, intitulé "Chantilly", c'est le désir de revoir Senlis qui ramène Nerval en terre de Valois. Comme il se trouve alors à Saint-Germain-en-Laye, il va devoir prendre le chemin de fer qui longe le cours de l'Oise jusqu'à Saint-Leu (d'Esserent). De Saint-Leu, il se rend à Chantilly, puis à Senlis, en suivant le cours de la Nonette, qui lui rappelle celui de la Thève, et, par association, Sylvie, transfigurée en Célénie, "petite Velléda du vieux pays des Sylvanectes", mémoire vivante des traditions ancestrales à travers son répertoire de chansons populaires. Du "bonheur indicible" qui saisit Nerval en parcourant les rues de Senlis, nous ne saurons rien ici. Pourtant, c'est dans une de ces maisons que demeurait la jeune Émerance, déjà évoquée sans la nommer dans Les Faux Saulniers, qui suscita chez lui "la passion la plus insensée". Senlis désenchanté est devenu le tombeau du bonheur perdu.

Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, séparé par le chemin de fer de la partie qui borde l’Oise. On monte vers Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d’un aspect solennel : puis c’est un bout de la forêt ; la Nonette brille dans les prés bordant les dernières maisons de la ville. – La Nonette ! une des chères petites rivières où j’ai pêché des écrevisses ; de l’autre côté de la forêt coule sa sœur la Thève, où je me suis presque noyé pour n’avoir pas voulu paraître poltron devant la petite Célénie !

Célénie m’apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux, tentatrice naïve, follement enivrée de l’odeur des prés, couronnée d’ache et de nénuphar, découvrant, dans son rire enfantin, entre ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique. Et certes, l’ourlet de sa robe était très souvent mouillé comme il convient à ses pareilles… Il fallait lui cueillir des fleurs aux bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les joncs et les oseraies qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons, où elle chantait et racontait les vieilles légendes du pays : – Mme de Montfort, prisonnière dans sa tour, qui tantôt s’envolait en cygne, et tantôt frétillait en beau poisson d’or dans les fossés de son château ; – la fille du pâtissier, qui portait des gâteaux au comte d’Ory, et qui, forcée de passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son poignard pour ouvrir le nœud d’un lacet et s’en perça le cœur ; – les moines rouges, qui enlevaient des femmes, et les plongeaient dans des souterrains ; – la fille du sire de Pontarmé, éprise du beau Lautrec, et enfermée sept ans par son père, après quoi elle meurt ; et le chevalier, revenant de la croisade, fait découdre avec un couteau d’or fin son linceul de fine toile. Elle ressuscite, mais ce n’est plus qu’une goule affamée de sang… Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie de Loches, et que sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire était peuplée ! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas ressuscitant les trois petits enfants hachés comme chair à pâté par un boucher de Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint Guy ont laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté et de leurs miracles ; Célénie montait sur les roches ou sur les dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite Velléda du vieux pays des Sylvanectes m’a laissé des souvenirs de le temps ravive. Qu’est-elle devenue ? Je m’en informerai du côté de la Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montméliant… Elle avait des tantes partout, des cousins sans nombre ; que de morts dans tout cela, que de malheureux sans doute dans ces pays si heureux autrefois  […]

J’ai pris la voiture de Senlis qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firmin et par Courteuil ; nous laissons à gauche Saint-Léonard et sa vieille chapelle, et nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. À gauche est le champ des raines, où saint Rieul, interrompu par les grenouilles dans une de ses prédications, leur imposa silence, et, quand il eut fini, permit à une seule de se faire entendre à l’avenir. Il y a quelque chose d’oriental dans cette naïve légende et dans cette bonté du saint qui permet au moins à une grenouille d’exprimer les plaintes des autres.

J’ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les ruelles de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses sièges et ses combats. "Ô pauvre ville, que tu es enviée !" disait Henri IV. – Aujourd’hui personne n’y pense, et ses habitants paraissent peu se soucier du reste de l’univers. Ils vivent plus à part encore que ceux de Saint-Germain. Cette colline aux antiques constructions domine fièrement son horizon de prés verts bordés de quatre forêts : Halatte, Apremont, Pontarmé, Ermenonville dessinent au loin leurs masses ombreuses où pointent ça et là les ruines des abbayes et des châteaux.

 

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plandintendance1782

Plan d'intendance de 1782. Le clos Nerval figure sous le nom de Nerva (cliquer sur l'image pour l'agrandir)

Carte Cassini Valois detail Mortefontaine
Carte Cassini Valois detail Mortefontaine

Carte Cassini, de Saint-Leu d'Esserent à Chantilly

Carte Cassini, de Chantilly à Senlis, le long de la Nonette, par Saint-Léonard det Saint-Firmin

ruedeSenlis

rue de Senlis, la nuit venue

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