SYLVIE LÉCUYER | site de création & de recherche | tous droits réservés | mise à jour: 17/10/09 | |||||||||||||||||||||
"Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'Empereur qui reçut ma mère à Dantzig"
Au feuillet gauche de la Généalogie, des indications capitales, au milieu du récapitulatif historique de la fin de l'épopée napoléonienne, renvoient non plus à Napoléon, mais à Nerval lui-même en des circonstances émotionnellement très lourdes : sous "congrès de Châtillon, 3 février", la lettre grecque Il faut sans doute rattacher à ces trois Nerval a fait un second voyage à Bruxelles, qui lui aurait également permis daller sur les lieux de la bataille de Waterloo, et singulièrement à Wavre, cest celui de lhiver 1840. Il est temps de faire le lien entre le séjour à Vienne durant lhiver 1839-40, le séjour à Bruxelles en décembre 1840 et le document qui nous occupe. "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph Bonaparte, frère de lEmpereur, qui reçut ma mère à Dantzig". Cest à Alexandre Weill, qui a fait la connaissance de Nerval en 1838 à Francfort, et se trouvait à Vienne durant lhiver 1839-40 en même temps que lui, quest faite cette déclaration, au cours d'une visite rue de Picpus, et quil note à chaud, sur la lettre même de Nerval datée du 5 mars 1841. Cette tranquille affirmation est en fait l'aboutissement du travail psychique destiné à oblitérer la filiation réelle au profit de la filiation rêvée, que nous avons vu a l'oeuvre au fil de la Généalogie et dont Nerval a noté les dates cruciales: "18 novembre 1839" "février" "mars 1841"
Novembre 1839, Nerval est à Vienne. Au lendemain de son arrivée, il sest contenté décrire à son père, une première lettre: "Jarrive à Vienne aujourdhui 19 novembre", puis une deuxième (la longue lettre dautojustification qui fait tant penser à Kafka), fin novembre, plus explicite : "Me voilà donc à Vienne depuis huit jours ainsi que tu las appris par ma lettre précédente que jai écrite un peu fatigué..." Euphémisme habituel chez Nerval quand il évoque à son père ses crises nerveuses. La date anniversaire de la mort de Mme Labrunie approche, que Nerval vit toujours douloureusement. A cette date, il est seul à Vienne, moralement abattu. Dans larticle quil envoie à LArtiste, paru le 8 mars 1840, et qui sera plus tard inséré dans lIntroduction au voyage en Orient, Nerval poursuit la relation de son séjour à Vienne, et écrit, en date du 18 janvier (encore un 18...): "Les jardins de Schoenbrunn nétaient pas les moins désolés dans le moment où je les ai parcourus...". Le texte de La Pandora, conçu pendant la crise de 1853 à Passy, sera encore plus explicite :"Jai pleuré devant les statues sur les rampes gazonnées de Schönbrunn, jai placé là mon frère et ma mère et ma grande aïeule Maria Térésa !..." Limpératrice Marie-Thérèse est la belle-mère de larchiduchesse Sophie, qui est elle-même la tante du duc de Reichstadt. Cest dire que Nerval sintègre totalement à la famille impériale. Chez lambassadeur de France Sainte-Aulaire, à qui Joseph Lingay a recommandé Nerval, et où il est familièrement reçu, Nerval a fait la connaissance de proches du duc de Reichstadt, et notamment du prince de Dietrichstein, chez qui logeait son ami Weill (et quil mentionne dans ses lettres à son père du 2 décembre 1839, du 30 janvier 1840, et dans la lettre à Dumas du 25 février 1840). Il a donc à ce moment beaucoup entendu parler de lorphelin de Schoenbrunn, mort en 1832, sans avoir revu sa mère, entouré de la seule affection de larchiduchesse Sophie, de six ans seulement son aînée, enceinte elle-même au moment où mourait lAiglon et avec lui la branche aînée des Bonaparte. En rêvant dans le froid du parc de Schoenbrunn, Nerval fait remonter le refoulé de sa propre enfance abandonnée, et le même souvenir deviendra dans Pandora une véritable identification : "Pardonne-moi davoir surpris un regard de tes beaux yeux, auguste archiduchesse dont jaimais tant limage, peinte sur une enseigne de magasin. Tu me rappelais lautre, le rêve de mes jeunes amours...". Schoenbrunn belle fontaine, sur la partie droite de notre document, et Morfontaine morte fontaine, Sophie, larchiduchesse, et Sophie la "belle cousine" chasseresse de la forêt de Saint-Germain..., en janvier 1840, l'orphelin de Schoenbrunn, cest aussi lui-même. On comprend mieux dès lors, la recomposition de la famille Bonaparte opérée en haut de notre feuillet gauche, qui a pour fonction affective de conférer à lenfant privé de sa mère naturelle qu'il fut et que fut le duc de Reichstadt, une autre mère, lépouse fantasmée comme toujours aimée et aimante, Joséphine, en jouant de la surimpression des deux frères, Napoléon et Joseph, parce que cest Joseph et non Napoléon qui fut seigneur de Mortefontaine. Nerval en effet a vécu sa toute petite enfance dans labsence de ses parents, mais dans la proximité du seigneur de Mortefontaine Joseph Bonaparte, père lui-même de deux petites filles, dont on a vu quil a été en relation avec Antoine Boucher pour avoir procédé à des échanges de parcelles de terres avec lui. Le jardin de loncle donne sur le parc de Joseph Bonaparte, Nerval sy promène avec son oncle, il s'y sent "en paradis". La chute de lEmpire, en 1815, cest le retour désastreux à la réalité très prosaïque dun père obligé de reprendre son métier de médecin civil pour vivre, probablement déjà aigri par son infirmité de boiteux. Reste la rêverie. Nerval a pu bâtir tout enfant une belle histoire damour entre le maître de Mortefontaine et la jeune femme disparue en Silésie, dont on lui a si souvent lu les lettres quelle envoyait dAllemagne : "Les lettres quécrivait ma mère des bords de la Baltique ou des rives de la Sprée ou du Danube, mavaient été lues tant de fois!" Les bords de la Baltique, Dantzig... Se sont associés dans son imaginaire denfant la mère inconnue et lEmpereur. Si le Dr Labrunie a bien assuré la direction de lhôpital de Dantzig en 1809, il ne semble pas que lEmpereur y soit passé à cette date, mais qui sait?
Décembre 1840 enfin. Nerval est à Bruxelles où il s'occupe d'un rapport sur les contrefaçons belges d'éditions françaises. Il est à ce sujet en relation avec le libraire belge Brouckère. Au Théâtre de la Monnaie, on répète Piquillo, où Jenny Colon tient le premier rôle. Or Nerval retrouve aussi à Bruxelles Marie Pleyel quil a rencontrée à Vienne lhiver précédent et dont limage reparaîtra, maléfique, dans Pandora. Se trouvent donc ainsi incarnés face à face les deux pôles antinomiques du psychisme de Nerval, qui deviendront Aurélie la sainte et Pandora la fée. Par ailleurs, le 15 décembre 1840, eut lieu aux Invalides la cérémonie du retour des cendres de lEmpereur. Lévénement, en soi marquant pour quiconque, saccompagne pour Nerval dune double coïncidence affectivement lourde: dune part, à cette même date, est morte à Londres Sophie de Feuchères, héritière de Mortefontaine, deux fois mentionnée sur notre document, et dautre part Nerval assiste à Bruxelles à une séance de magnétisme. Dans un fragment de la version primitive dAurélia, il fait ce récit : "Un soir on minvita à une séance de magnétisme. Pour la première fois je voyais une somnambule. Cétait le jour même où avait lieu à Paris le convoi de Napoléon. La somnambule décrivit tous les détails de la cérémonie, tels que nous les lûmes le lendemain dans les journaux de Paris. Seulement elle ajouta quau moment où le corps de Napoléon était entré triomphalement aux Invalides, son âme sétait échappée du cercueil et prenant son vol vers le Nord, était venue se poser sur la plaine de Waterloo. Cette grande idée me frappa..." De Bruxelles, à la suite de cette séance de magnétisme, Nerval a pu se rendre à Waterloo et Wavre et avoir connu là laccès de fièvre quil signale dans notre document en songeant à Napoléon "échappé du plomb". Lempreinte psychique de ces divers moments est suffisamment profonde pour que sa trace réapparaisse en 1843, au fol. 9 r° du Carnet du Caire, à nouveau, mêlant les souvenirs de Francfort, Vienne et Bruxelles dans une même rêverie : "Nuit de Vienne.../ à Vienne ne lai-je pas revu (sic) dans une des filles de lArchid. / ...Bruxelles le portrait - les lettres / idées sur les nombres / somnamb / les races - / Napoléon (Bruxelles) échappé du plomb.../ Lan 40 Le fils de Napoléon / Larchid souvenir de Francfort fille des Césars". La crise identitaire sest donc clairement cristallisée autour de la famille Bonaparte à Schoenbrunn durant lhiver 1839, à Bruxelles durant lhiver 1840, associée chaque fois à un traumatisme affectif qui réactive le refoulé des origines, devenant crise existentielle délirante deux mois plus tard.
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Jenny Colon | Marie Pleyel | ||||||||||||||||||||
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Joseph Bonaparte | l'archiduchesse Sophie | ||||||||||||||||||||
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Devant sa petite feuille de papier pliée en deux, Nerval va alors se livrer à un véritable travail thérapeutique sur soi, qui comporte trois "phases", pour reprendre la terminologie dAurélia. La première est une tentative de prise en compte du réel familial pour ce quil est, pour tenter de sy intégrer. Nerval va donc récapituler tout ce quil sait de ce passé familial, en se situant lui-même avec une précision maniaque : "fils unique Gérard (nom de baptême) Labrunie (nom patronymique)". Mais la famille réelle a beau sinscrire, proliférante mais consciencieusement classée et rangée, elle ne parvient pas au statut de lexistence. Nerval sait qui sont ses parents, mais il ny croit pas. "Mais si je crois lêtre, je le suis" écrit-il plus tard dans Le Voyage en Orient. Inversement peut-on dire ici : si je ne crois pas lêtre, je ne le suis pas. Le graphisme de la partie droite exprime nettement ces deux volontés contradictoires : donner une assise logique et structurée à lidentité réelle, aussi stable que le granit où senracine la terre du Valois maternel ou la tour et le pont paternels, et la déconstruire. Larbre au trait appuyé structure verticalement lascendance paternelle jusquà la flamme ou brûle la croix grecque, mais le projet se perd au fur et à mesure quil tente de se prouver, se glosant lui-même jusquà la confusion qui prend le pas enfin sur la volonté de clarté et la déborde : côté maternel, larbre se fait plus fin et sinueux, les notations se chevauchent et sentremêlent. Partout le trait, plus ou moins appuyé, souligne, cerne, relie, tricote, cherchant à donner lillusion de cohérence et de consistance. Pour avoir une chance de les faire advenir à la réalité, il faut donc que ces multiples parents se métamorphosent en samplifiant, et cest la deuxième phase de la rêverie identitaire, manifestée par les extrapolations, à partir de noms réels, de filiations flatteuses (les Laville de Lacépède, de Monméjean), de propriétés considérables (les Pommerettes, Cazabone, les terres de Quissac), de titres et de fonctions honorifiques (Béga gentilhomme, Delpech capitaine, Jean Labrunie officier supérieur), de blason fabuleux. Construction fantasmatique confortée par la démarche pseudo érudite, que Freud nous a appris à lire comme symptôme de guérison possible :"le paranoïaque rebâtit lunivers, non pas à la vérité plus splendide, mais au moins tel quil puisse de nouveau y vivre. Il le rebâtit au moyen de son travail délirant. Ce que nous prenons pour une production morbide, la formation du délire, est en réalité une tentative de guérison, une reconstruction". Mais cette deuxième tentative échoue à son tour. Ce nest que dans la perspective onirique dAurélia que la famille ancestrale remontant enfin de "la nuit des temps" pourra exister pleinement et jouer un rôle consolateur :"Cétait comme une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient les miens avec une douce compassion" En 1841, le "je suis" individuel ne parvient pas à se constituer à partir delle. La construction mythique, dans la proximité puis dans lidentification aux Bonaparte, va prendre le relais, mais en en inversant le sens. Dans une troisième phase, donc, la rêverie va substituer aux Labrunie les Bonaparte, plus puissants à compenser la vacuité du "je suis", suscitant au passage des figures maternelles aimantes de substitution, Joséphine ou Sophie mais triomphant dans celle de Napoléon Bonaparte Or lEmpereur est ici représenté dans la phase ultime de son destin. Comme dans les Elégies, ce que retient ici Nerval en en détaillant les étapes aussi consciencieusement quil la fait pour lhistoire de sa propre famille, cest la défaite du héros, labdication, lexil. Ainsi, même la puissance de la foudre est impuissante à se soutenir elle-même, a fortiori à combler labsence, la vacuité de lêtre. Autour de la quête identitaire rôde un jour crépusculaire. Cette notation au fol. 2 r° du Carnet du Caire, qui appartient à la même nébuleuse que le fol. 9 dont nous avons déjà parlé:"Ne pas laisser denf[ant]. Vision des ayeux". Avec Nerval séteint la branche aînée des Labrunie, comme avec lAiglon sest éteinte la branche aînée des Bonaparte. Double désastre de la fin nécessaire dun lignage. Tout sarrête et se fige dans le destin de Narcisse. C. Enaudeau conclut ainsi lanalyse quelle donne du mythe de Narcisse :" En somme il faut choisir : ou bien la descendance du nom, dans la succession des générations, dans lécart de leur différence au sein de la reproduction, bref, le renouvellement de la vie ; ou bien le mutisme de lautosuffisance, dans limmobilité hypnotique du miroir, aussi éternel que le sommeil de la mort. Deux versants de la représentation : le nouveau venu ou le revenant. Ou bien lautre dans le même, un autre du même nom, lallié, le fils qui sera la mort du père, prendra la parole et poursuivra lhistoire ; ou bien le même à peine autre, redoublé sans fin dans lécho des miroirs, la psyché prise en glace, lenfant silencieux figé en destin." (Là-bas comme ici, Gallimard, p. 83). Reste pour Nerval à transférer la puissance dengendrement au Verbe.
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