SYLVIE LÉCUYER | site de création & de recherche | tous droits réservés | mise à jour: 17/10/09 | |||||||||||||||||||||
aux origines: la généalogie rêveuse de Gérard de Nerval | ||
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Le fonds Lovenjoul de la Bibliothèque de l'Institut conserve, de la main de Nerval, un document extraordinaire, que l'on a appelé quelquefois généalogie fantastique, ou même délirante, et que nous préférons qualifier de rêveuse, au sens où dans le cadre essentiellement intime dun feuillet destiné à un usage personnel, donc libre de toute censure, la rêverie opère un véritable travail psychique sur soi, en vue de métamorphoser des origines reconnues authentiques, mais vécues comme frappées dinconsistance. Balzac disait que la vanité était cause de la folie de Nerval, cest vrai, si vanité signifie vacuité identitaire, expérience existentielle du vide et de labsence en soi, que la rêverie a pour fonction de somptueusement compenser ici par le trop plein de filiations illustres. Ce feuillet, format 21 x 26,3 cm plié en deux, Nerval la rempli tête-bêche de sa minuscule écriture. La moitié gauche est constituée de notes et de dates à valeur symbolique, puisque certains chiffres et certaines lettres sont soulignés, concernant la fin de lépopée napoléonienne, la Campagne de France, les Cent jours et la Restauration. La moitié droite, au graphisme superbe, dessine l'arbre généalogique de la double ascendance de Nerval, maternel dans le même sens que la partie gauche, paternel dans l'autre sens. On ignore comment le feuillet est entré dans la collection Lovenjoul. C'est un document intime, que Nerval a dû conserver dans les papiers personnels soigneusement roulés, dont il dit dans Aurélia avec quel bonheur il les a classés et relus une fois son déménagement fait chez Emile Blanche en octobre 1853 à Passy: "Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes notes" (Aurélia, II, 6). Gautier et Houssaye, ont débarrassé la chambre après sa mort et trié ses papiers. Houssaye ne s'intéressait guère qu'à ce qui pouvait servir sa propre image. Il est donc probable que c'est Gautier qui fut le dépositaire de notre feuillet, d'autant plus qu'il a travaillé avec Michel Lévy à l'édition des Oeuvres complètes de Nerval, et que Lévy était le conseiller de Spoelberch de Lovenjoul dans la constitution de sa collection de documents littéraires du XIXe siècle, aujourd'hui à l'Institut. Ce document est contemporain de la crise de délire de février-mars 1841. La date - "santé Tout un faisceau dindices convergents montre que la crise de 1841 est déterminée par une recrudescence de langoisse de Nerval à légard de ses origines, crise identitaire indissolublement liée aux événements de Vienne de lhiver 1839-1840, puis aux événements de Bruxelles de décembre 1840, quil napprivoise dans ce double feuillet quen en construisant la fable, qui commence par la déconstruction des origines réelles pour jeter les bases des origines mythiques. La partie droite seule a fait lobjet dun premier essai de déchiffrement, assez fautif, et dinterprétation par Jean Richer dans Nerval, Expérience et création, sur lequel sest fondée létude de Jean-Pierre Richard "Le nom et lécriture" dans Microlectures. Or les deux parties s'éclairent réciproquement et l'on ne peut donner un essai d'interprétation que sur une lecture d'ensemble. Nous proposons ici une transcription intégrale du document, partie par partie pour plus de clarté, établie sur loriginal conservé à la Bibliothèque de lInstitut, fonds Lovenjoul.
Partie droite du document Malgré son apparente confusion, la page sorganise de façon très structurée comme le brouillon dun récapitulatif des informations que Nerval a pu glaner concernant sa double ascendance "authentique". Séparée en deux horizontalement, elle offre tête-bêche le côté paternel et le côté maternel, tous deux installés en éventail autour dun tronc grossièrement griffonné et ponctué de cercles représentant les différentes branches et générations : Olivier, Boucher, Laurent, Duriez dune part, Lamaure, Delpech, Boé, Labrunie, Dublanc, Paris de Lamaury dautre part.
Le côté paternel En tête de page, d'une écriture appliquée, et sous le titre: "Généalogie daprès des renseignemens pris à Francfort le plus récemment vers 1822", une note rappelle les origines germaniques de la famille Labrunie. Trois chevaliers d'Othon, venus s'installer respectivement en Poitou, dans le Périgord et dans les environs de Nîmes, ont ensuite essaimé à travers toute l'Europe, en Italie, Pologne, Irlande, Angleterre, Espagne. Demeurent encore au long de la Dordogne trois terres "de Coux, d'Urval et de la Prade". Entre Lalinde et Le Buisson de Cadouin, la Dordogne dessine effectivement deux sinuosités au long desquelles se trouvent les villages du Coux et d'Urval. La Prade nexiste pas en Dordogne en tant que commune, mais Nerval fait plus loin le rapprochement entre un Labrunie de La Prade , et Martel-en-Quercy, son lieu de résidence. Martel-en-Quercy est à 5 kms de la Dordogne, ce fut au Moyen-Age lune des villes les plus importantes de la vicomté de Turenne, située aux confins du Quercy, du Périgord et du Limousin, devenue un véritable Etat après les croisades, et dont le nom figure ici sous La Prade sous la forme "Touraine" comme plus loin marginalement sous la triple forme "Turreyne, Turenne, Touraine", glissement verbal sur lequel nous reviendrons. Suivent des spéculations étymologiques sur Broun ou Brunn (on lit bien Brunn), Bruck et ses dérivés, dont Brouckère qui est le nom dun libraire de Bruxelles avec qui Nerval fut en contact durant lhiver 1840 à propos des problèmes de contrefaçons belges des éditions françaises, Browny et enfin Brunhild, jouant de la proximité sonore entre le nom de Labrunie et les vocables germaniques. Nerval traduit correctement Bruck par pont, mais ajoute : "Broun ou Brunn signifie tour", alors quil traduira correctement, dans lautre sens de la feuille Schoenbrunn par belle fontaine. Lapsus entre la tour, masculine, et leau, féminine... Un dessin légendé "tour et pont" figure à la racine de larbre généalogique, à côté de "toujours 3 enfants". Dans deux encadrés, à droite, on lit la mention de "Bruniquel, château et ville en Auvergne" (à noter qu'il ny a de Bruniquel que dans le Tarn-et-Garonne) et celle de "Dordogne", prenant sa source au Mont Dore, et "Dwina Dor DWina", que lon trouvera à nouveau au bas du descriptif du blason. Se trouvent ainsi associées la Dordogne en Périgord et la Dwina russe. La version primitive dAurélia, dans le récit des états hallucinatoires de février 1841, rue de Picpus, est éclairante: "Pendant trois jours je dormis dun sommeil profond rarement interrompu par les rêves. Une femme vêtue de noir apparaissait devant mon lit et il me semblait quelle avait les yeux caves... Cette femme était pour moi le spectre de ma mère, morte en Silésie. Un jour on me transporta au bain. Lécume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon et jy distinguais toujours trois enfans percés dun pal, lesquels bientôt se transformèrent en trois merlettes. Cétaient probablement les armes de Lorraine. Je crus comprendre que jétais lun des trois enfans de mon nom, traités ainsi par les Tartares lors de la prise de nos châteaux. Cétait au bord de la Dwina glacée. Mon esprit se transporta bientôt dans un autre point de lEurope, au bord de la Dordogne, où trois châteaux pareils avaient été rebâtis. Leur ange tutélaire était toujours la dame en noir, qui dès lors avait repris sa carnation blanche, ses yeux étincelants et était vêtue dune robe dhermine tandis quune palatine de cygne couvrait ses blanches épaules..." Marginalement, Nerval a noté : "La Brownia ". Quelquun est-il réellement allé, en 1822, faire des recherches à Francfort sur la généalogie des Labrunie? Nerval avait 14 ans. On ne sait rien ou presque de son adolescence avant son entrée à Charlemagne justement cet automne-là. A-t-il pu faire un voyage en Allemagne, sorte de pèlerinage du souvenir avec son père, dont on voit par ailleurs quil lui a donné quantité dinformations sur lhistoire de sa famille, notamment sur les Dublanc, les Paris de Lamaury, et même sur lami Duburgua, mort à Saint-Domingue, ou sur celle de sa femme, sur Olivier, dit Béga, acquéreur du clos Nerval, les Boucher, les Laurent, les Duriez. On sait que Nerval fit plusieurs séjours à Francfort, le premier en septembre 1838 avec Dumas. Mais dans la lettre quil écrit de cette ville à son père le 18 septembre, il ny a aucune trace dun éventuel passage antérieur. C'est sur sa mère que Nerval commet un lapsus en l'appelant ici du nom de sa grand-mère Marguerite Victoire, alors quil écrira correctement dans Promenades et Souvenirs: "ma mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui de Laurence". Nerval commet dailleurs une confusion analogue de génération, cette fois entre son père et lui, dans le texte dAurélia, en parlant des "trois enfans percés dun pal" et en ajoutant :"Je crus comprendre que jétais lun des trois enfans de mon nom".
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Au centre, tête-bêche, occupant la plus grande partie de la page, l'arbre généalogique paternel et maternel, est solidement verrouillé en son centre, et complété du dessin légendé "tour et pont". Les notations sy chevauchent dans les deux sens de la feuille: "une soeur, deux frères" dans un sens et "toujours 3 enfants" dans l'autre, pour désigner les trois enfants Labrunie, Etienne, le père de Nerval, son frère Jean et sa soeur Marie Anne (Aurélia: "L'écume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon et jy distinguais toujours trois enfans percés dun pal...") Nerval ne semble pas avoir eu connaissance d'un quatrième enfant, Magdeleine, née à Agen le 6 janvier 1780, qui eut pour parrain Gérard Dublanc, comme Nerval, mais qui mourut sans doute en bas âge. L'arbre paternel: Au coeur, en caractères plus épais, les deux noms de J. (Joseph) Labrunie et de Marie Dublanc, les parents d'Etienne Labrunie, discrètement rappelés d'ailleurs en haut à droite de la feuille : "Joseph L. et Marie D." marquent lorigine de larbre paternel qui se ramifie en différentes branches, extrêmement documentées, reliées entre elles et ponctuées de cercles indiquant les personnes, surmontés d'une croix pour, semble-t-il, les décédés. De gauche à droite, Lamaur (que Nerval orthographie toujours sans e) , reliés à Jean Labrunie (Jeanne Lamaure était lépouse de Jean Labrunie,), Boé, Bois ou Des Bois, Delpesch, Maurat, Duburgua et Laville de Lacépède, et enfin Dublanc et leurs alliés, Paris de Lamaury, Chédeville et Saint-Projest, puis de Monméjean. Il importait de mesurer le degré dauthenticité de ces filiations pour comprendre le mécanisme de métamorphoses qui va suivre. Or toutes ces filiations se sont vérifiées en consultant les archives dAgen. Les Delpech et les Boé sont entrés dans la famille Dublanc trois générations avant Nerval, par le mariage en 1745 de Guillaume Delpech avec Marie Thérèse Dublanc, fille de Martin Dublanc et Catherine Laville, et celui de Gérard Boé, fils du libraire Jean Boé, avec Françoise Dublanc, fille des mêmes Martin Dublanc et Catherine Laville. Les Labrunie y entrent à la génération suivante par le mariage en 1776 de Marie Thérèse Dublanc (nièce de la précédente) avec Joseph Labrunie, dont la soeur épouse la même année Jean Moura. Nerval est donc l'arrière arrière petit-fils de Martin Dublanc et Catherine Laville (est-ce une Laville de Lacépède?), l'arrière petit-neveu de Guillaume Delpech et de Gérard Boé, le petit-neveu de Jean Moura. Seuls noms faisant problème : Bois ou Des Bois et en haut à droite, à côté de Boé, Lajonquière . Larbre généalogique proprement dit se termine par une sorte de pot à feu, dont les flammes entourent une croix grecque. Au-dessus, Nerval a réparti en éventail plusieurs lieux géographiques assortis de noms, sorte dextrapolations de sa famille, qui constituent pour lui autant de pistes de recherches ou de rêverie : de gauche à droite : Saint-Domingue-L. (sans doute pour Lamaur si lon se reporte un peu plus bas : "alliance avec les Lamaur, famille de Saint-Domingue"), Béarn / terres de Quissac, Corse / Gatingaÿ, Espagne / Afrincado ou Afrancado, rapproché de St-Affrique, (que Nerval orthographie avec un seul f), Gascogne / Les Pommerettes, domaine "appartenant à la dernière Labrunie par héritage" (cette indication est reliée dun trait à "2 frères, une soeur", il sagit donc de Marie Anne, la soeur dEtienne), Cazabone, "succession encore en litige de 400 mille livres, héritages considérables" partagés entre les Labrunie et les Dublanc. Les noms de Cazabone et des Pommerettes se situent dans l'éventail à proximité immédiate de Duburgua et des Laville de Lacépède. "Duburgua, Auteur et officier distingué, envoyé à St-Domingue par le gouvernement impérial mort à son arrivée a été longtemps en Italie mort à Saint-Domingue cousin des Laville de Lacépède , deux soeurs vivantes Macary, Anthoine". Ici encore, les archives privées et les registres détat civil du Lot-et-Garonne, communes d'Aiguillon et d'Agen, sont éclairants : le père de Justin, Pierre François Duburgua, est maître chirurgien, "accoucheur des femmes pauvres" précise le Registre des comptes de la ville pour la période 1779-1781. Il est lui-même fils de Bertrand Duburgua, "maître chirurgien juré", qui en 1752, marie sa fille Louise, et en 1757 sa fille Marianne, paroisse St-Félix-St Pierre dAiguillon. Pierre François et son épouse Marguerite Tartas ont quatre enfants connus : Pierre, décédé le 23 avril 1776, à lâge de huit ans, Charles, né le 8 mars 1769, Marie, née le 1er décembre 1773, et notre Justin, pour lequel lacte de baptême est perdu dans les déchirures et lacunes du registre de létat civil. Les Duburgua sont ce que lon peut appeler une famille de notables à Aiguillon. Le registre des dépenses de la ville pour la période 1734-1737 fait état dune rémunération de 300 livres à Duburgua, prêtre, pour la prédication de lAvent et du Carême. Un Jean Duburgua (1741-1770) est notaire royal, paroisse de Granges, un Joseph Duburgua est huissier royal à Prayssas. Dans la période qui nous occupe, cest un Duburgua qui est vicaire de la paroisse St Félix-St Pierre dAiguillon. Dans cette même paroisse St-Félix a lieu, le 1er septembre 1755, le mariage de Jean Joseph Médard de Laville, écuyer, seigneur de Lacépède, et de demoiselle Marie de Lafont, dont le fils, Bernard Germain Etienne, sera baptisé le 27 décembre 1756, dans la paroisse St-Hilaire dAgen. Le parrain est messire Bernard de Nègre, qui signe Cazabonne de Nègre, et la marraine Rose de Pommaret. Ce baptême na pas pu passer inaperçu chez les Labrunie et les Dublanc, dont les noms fourmillent dans les registres de la paroisse St-Hilaire de cette période. Ces noms de Cazabonne - avec 2 n- et de Pommaret ont dû rester dans les mémoires. Pourquoi ne se seraient-ils pas transformés en Cazabone - avec 1 n - et Pommerettes, ainsi transmis à Nerval, ou transformés par lui ? Jean Joseph Médard de Laville nest pas nimporte qui à Agen. Il est conseiller du roi, lieutenant général en la sénéchaussée et siège présidial dAgenais. Son fils Bernard Germain de Laville fait enregistrer un acte en date du 14 août 1779, concernant son blason, où il revendique "en vertu de lhonneur de descendre par les femmes des maisons de Lorraine et de Bourgogne..." le droit de "continuer à l'exemple de ses ancêtres d'écarteler ses armes de celles de Lorraine et de Bourgogne". Les maisons de Lorraine et de Bourgogne... encore une préoccupation de Nerval qui nous renvoie aux croix de Lorraine de la Généalogie et à lascendant mythique Giuseppo Labrunoë. Cest ce même Bernard Germain Etienne de Laville de Lacépède qui soutiendra la candidature dEtienne Labrunie en janvier 1808 à un poste de médecin militaire en écrivant :"Jaime et jestime beaucoup M. Labrunie à la famille duquel la mienne a toujours pris beaucoup dintérêt". La notice nécrologique que lui consacre son collègue de la Société savante dAgen Saint-Amans, le 23 germinal an XII (avril 1804) nous en apprend davantage sur la courte carrière de Justin Duburgua. Passionné de sciences, il s'engage pourtant dans les armées révolutionnaires en 1793. Attaché au service des hospices militaires, il est envoyé en Italie où il découvre un milieu de savants passionnés, Spallanzani, Barattieri... auquel il se lie. Il forme alors le projet d'un ouvrage de vulgarisation de la théorie de Newton, sur le modèle d'Algarotti. Rentré en France, il achève ses études de physique à Paris et est envoyé au Cap-Français pour enseigner. Justin arrive à Saint-Domingue en août 1802, en pleine guerre civile et épidémie de fièvre jaune, dont il est victime au printemps 1803. Son oeuvre, Le Newtonianisme de l'amitié, précédé de L'Eloge du comte Barattieri, paraît la même année à Paris. Le destin tragique de Justin Duburgua, mais surtout sa nature nerveuse, rêveuse et mélancolique, telle qu'elle apparaît dans l'avant-propos de son Newtonianisme, n'a pu manquer de fasciner Nerval. De passage à Agen à son retour d'Italie en 1834, il a pu rencontrer le frère ou la soeur de Justin. A-t-il reçu d'eux des souvenirs, et pourquoi pas, découvert ainsi le "paquet de lettres écrites sur papier assez gros, qui gisait sous le noeud d'un ruban passé au fond d'une valise d'officier de marine", souvenirs remontés à sa mémoire aux jours de détresse de 1841, puis de stérilité littéraire de 1842, et dont il fait pour La Sylphide un court récit intitulé Un Roman à faire fin 1842? A sa gauche comme à sa droite, léventail se rattache à la famille "authentique" de Nerval, le mot étant mis nettement en exergue par sa taille et son graphisme. Cest dire que Nerval entend faire ici clairement la distinction entre généalogie réelle, que les archives vérifient, et la spéculation qui en découle par extrapolation. De façon plus énigmatique, il semble se laisser enchanter par des sonorités qui ressemblent à une comptine: "Maurat, Mawra, mawra-regina", comme ailleurs "ma-ma roÿna" ou "Turreyne, Turenne, Touraine". Jean Maurat, ou Mora, Moura, originaire du diocèse de Pamiers, na pourtant rien de mystérieux, si ce nest sa profession de confiseur de lévêque dAgen et linstabilité de la graphie de son nom sur les registres. Mais le nom, du fait même de cette instabilité, provoque le jeu associatif pour ramener à une autre figure aimée et aimante, et située à proximité dans le tableau familial : prononcé avec une diphtongue, comme en espagnol, il se rapproche de maura (la maure, Lamaur), devenant "mawra", "maura regina" (la reine maure), puis "ma ma royna" (ma reine), et enfin "marraine en Navarre". Il faut rappeler le lien affectif très fort qui existait entre Jeanne Lamaure et son neveu Gérard. En 1841, Jeanne Lamaure vit encore à Sainte Foy ("alliance avec les Lamaur, famille de St-Domingue, fils fille à Sainte Foy près Bergerac") Après la mort de Jean Labrunie en 1845, Jeanne Lamaure est revenue vivre à Paris, comme son fils Evariste. Dans lépreuve qua constitué pour Nerval son internement forcé chez Emile Blanche, Jeanne Lamaure et son fils semblent être les seuls membres de la famille à lavoir réellement épaulé. Cest elle qui accepte la responsabilité de céder aux supplications de Nerval et de le faire sortir de la maison de santé de Passy pour le recevoir chez elle 54 rue Rambuteau. Le 17 octobre 1854, elle écrit au docteur Blanche : "Je vous prie de me confier mon neveu, Gérard Labrunie de Nerval. Veuillez avoir lobligeance de lui dire de se tenir prêt pour jeudi, onze heures. Jirai le chercher", puis le 19 : "Je vous prie de me remettre mon neveu M. Gérard Labrunie de Nerval ; je mengage à le recevoir chez moi jusquà ce quil ait trouvé un logement". Cest à elle quest adressé le dernier billet de Nerval, le 24 janvier 1855 : "Ma bonne et chère tante, dis à ton fils quil ne sait pas que tu es la meilleure des mères et des tantes. Quand jaurai triomphé de tout, tu auras ta place dans mon Olympe, comme jai ma place dans ta maison. Ne mattends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche."
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En marge, côté paternel, à gauche de léventail généalogique, d'une écriture minuscule, séparées en trois parties par des traits et rédigées en plusieurs temps, des notations d'héraldique accompagnées dun croquis de blason (Aurélia: "Lécume qui surnageait me paraissait former des figures de blazon..."). Il sagit détudier les variantes des armes des Labrunie le croquis est relié par un trait au cercle surmonté dune croix représentant le nom de Joseph Labrunie -, selon les pays où ils ont essaimé : Périgord, Poitou, Pologne. L'enquête, dit Nerval, est à poursuivre, sans doute conformément au projet exposé à Auguste Cavé dans la lettre du 31 mars 1841, qui sera évoquée plus loin. Les meubles privilégiés sont les croissants, les étoiles, lion dor, ceps ou pals (Aurélia: "trois enfans percés dun pal"), croix grecque (que lon a déjà trouvée au milieu des flammes du pot à feu), monts ( ?), et lion dargent. Le croquis montre en effet un écu tiercé en barre avec étoiles et croissants, entouré dornements extérieurs, cimier surmonté dune couronne, tenants, et, si lon se reporte encore à la version primitive dAurélia, trois merlettes en pointe. Ces notes ressemblent plus à un récapitulatif de recherches quà une création fantaisiste. Tout se passe comme si Nerval étudiait à partir de documents quil a ou a eu sous les yeux les variantes du blason des Labrunie en Périgord, puis en Poitou, et enfin en Allemagne ou Pologne, avec des hésitations, comme des défaillances de mémoire :"Je crois..." que sa conscience professionnelle de chercheur pourra combler :"Je donnerai plus au long les renseignemens recueillis en divers pays". Une telle démarche pose deux questions, lune dordre psychique, lautre dordre littéraire. Sur le plan psychique, se pose la question du degré dadhésion de la conscience à la fable mise en place. En mimant le sérieux du chercheur soucieux dauthentifier ses sources, Nerval donne - et se donne - lillusion de la vérité. Le degré dauthenticité semble être fonction du degré de croyance quon lui confère et lorsque limaginaire mime lérudition, ne devient-il pas vrai ? J.P. Richard a raison de dire quil y a quelque chose de schizophrénique dans la démarche de Nerval. Sur le plan littéraire, se pose ici la question du rapport de lécriture au réel, et du statut du "réalisme" du récit, avec toute la marge dillusion plus ou moins volontaire entretenue par son narrateur. Cest le problème que posait plus haut le narrateur Duburgua/Dubourjet et que soulèveront plus radicalement la quête de labbé de Bucquoy dans les Faux-Saulniers ou les Nuits doctobre. "On ne peut mêler le faux au vrai sans une sorte de profanation" conclut Un Roman à faire. Oui, mais si le faux devenait vrai par le simple fait dy adhérer et avait finalement plus de consistance que le réel ? Cest ce que constate Nerval écrivant à Ida Dumas fin 1841 à propos de la crise de février-mars:"Au fond, jai fait un rêve très amusant, et je le regrette. Jen suis même à me demander sil nétait pas plus vrai que ce qui me semble seul explicable et naturel aujourdhui". Revenons à notre blason. Au-dessous du descriptif réapparaît le nom de "Dwigna, Dor Dwina", accompagné de celui, difficile à déchiffrer, à consonance polonaise, de "Dorlayni" (?). On aimerait bien connaître lidentité de la dame russe qui recueillit Etienne Labrunie blessé à Vilna, ou de son amie la "princesse polonaise", dont parle Nerval dans une lettre à son père datée de Leipzig le 29 juin 1854 :"Je reverrai lexcellente princesse polonaise qui mavait déjà donné des nouvelles de la dame qui ta sauvé et recueilli autrefois à Wilna..."
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Le côté maternel Larbre se continue tête-bêche, moins appuyé et plus sinueux, avec la parenté maternelle. De gauche à droite, les Laurent, les deux soeurs Eugénie et M.V. Laurent (ici le lapsus de Nerval concernant sa mère, répété deux fois), leur père Pierre Laurent, dont Nerval nous dit quil fut militaire avant de passer au service de son beau-frère Duriez, les Boucher, loncle Antoine, "propriétaire", M.Victoire, la grand-mère de Nerval, épouse de Pierre Laurent, Olivier Béga, lacquéreur du clos Nerval, les Duriez extrêmement documentés, Gérard lui-même "fils unique" avec un renvoi, indiqué perpendiculairement: "nom donné par mon père: Laurency, de ma mère Laurence probablement 21 may". Nerval n'évoque nulle part ailleurs ce surnom donné par son père, et il modifie d'un jour sa date de naissance, peut-être par souci arithmologique. Comme du côté paternel, à l'extrémité de ces branches commencent les extrapolations rêveuses, affranchissement de lordre du réel: Bégat ou Béga, "gentilhomme du duc de Bourbon ou du prince de Condé", dont Nerval fait dans Promenades et Souvenirs le descendant du peintre flamand du XVIIe siècle Bega, puis "Princesse de Conti, protectrice au Temple", eux-mêmes articulés sur "Joseph B., Joséphine B. M. Castains, Mme de la Valette, Mme de Marbeuf", que nous allons voir réapparaître sur la partie gauche du document. La princesse de Conti demeure mystérieuse, de même que M. Castains. De Joseph et Joséphine B. il sera parlé plus loin. En revanche, sur Madame de Marbeuf, les Souvenirs de Mme de Créquy nous éclairent.
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Les autres éléments du côté maternel s'organisent de façon complexe: - Marginalement à gauche, Nerval a schématiquement dessiné la carte géographique des lieux hautement symboliques pour lui, Paris (BARRYS, la barque d'Isis), et concentriquement ("Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer...") Senlis, Chantilly, Mortefontaine, Nerval (son "clos"), puis Orléans, le Mont Dore en Auvergne, Bergerac, Bordeaux, Nérac, Pau, Marseille, Corte, Rome, Constantinople, le plus souvent marqués dune croix à deux croisillons qui ressemble à une croix de Lorraine (Aurélia :"Cétaient probablement les armes de Lorraine.") et qui séclairent quand on relit la lettre adressée à Auguste Cavé, directeur de la Section des Beaux-Arts au ministère de lIntérieur, le 31 mars 1841, au moment où semble sachever la crise: Nerval rappelle son projet de "mission artistique et archéologique" que sa récente maladie a retardé, mais auquel il na pas renoncé, et il en évoque litinéraire et lobjectif: "De Paris, jirais à Clermont (Nerval dit plus haut dans sa lettre quil souhaite se rendre "au Mont-Dore... en Auvergne") par le Poitou, ou par lOrléanais que je connais moins. Ainsi Paris, Orléans, Bourges, Limoges, Périgueux, Bordeaux, Agen, Nérac, Pau, Carcassonne etc (ces dernières villes surtout moffriront des documents à peu près inconnus à Paris)... Cest, comme je vous lai dit, lhistoire des deux races gothiques ou wisigothiques et austro-gothiques que jespère poursuivre complètement dans ces diverses provinces ; cest lantique croix de Lorraine tracée à travers la France par les fils de Charlemagne, et qui peut nous servir à reconnaître nos frères dorigine en Allemagne, en Russie, en Orient, et surtout encore dans lEspagne et dans lAfrique". La graphie des noms de lieux ou de personnes met laccent sur leur valeur symbolique, capitales pour BAR RYS, caractères grecs pour
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La lettre à Cavé explique également les préoccupations simultanées de généalogie personnelle et détymologies, présentes au bas de la feuille où dans un schéma synthétique, Nerval établit des analogies entre morphologie (pied, oeil, main), race et pays, en incarnant symboliquement la triple origine des Français, grecque, latine et celte, par la triade : Constantin, Napoléon, Tétricus. Lidée est suffisamment importante chez Nerval pour réapparaître un peu plus tard, en 1843, dans le Carnet du Caire, fol. 9 r° , sur lequel nous aurons à revenir par ailleurs. La note qui nous intéresse pour le moment est :"les races / Napoléon (Bruxelles) échappé du plomb / Ere nouvelle retour des dieux / Connaissance des races Instincts / Trois races en France Auvergne - / montagne, harmonie première", qui condense plusieurs préoccupations race, Napoléon, Auvergne - présentes dans notre document et un moment fondamental, Bruxelles en décembre 1840 Il semble que cest de cette spéculation, mais sur le mode comique cette fois, quAlexandre Weill fit les frais lors dune visite à Nerval rue de Picpus le 5 mars, et qui raconte :" « Cest, lui explique Nerval, aux ongles quon voit la noblesse de la race, mais pas autant aux ongles de la main quà ceux des pieds. Tiens, mets-toi là, ôte ton soulier et ton bas, je te dirai lorigine de ta race et même ton avenir » . Ce disant, Gérard ôta lui-même ses pantoufles et ses bas, et mordonna den faire autant. Je ne voulais pas le contrarier. Dailleurs, il disait cela avec tant de bonhomie et toujours avec son sourire de lautre monde quon eût été cruel de lui faire voir sa folie". Etre fou ou faire le fou, toute la problématique de Raoul Spifame est là. Folie distanciée, toujours lucide, comme Baudelaire fut le premier à le comprendre, qui fait songer à Antonin Artaud. Cest dans la même distanciation quil faut situer la référence à Tétricus, présente aussi dans la lettre à Lingay du 7 mars 1841, où le nom est significativement associé à celui de Triboulet. La mention de Nérac, près dAgen, dans l'itinéraire cité plus haut, montre que Nerval a toujours à lesprit le "canard" qu'a constitué la découverte de prétendus vestiges de Tétricus à Nérac, qui défraya la chronique en 1835-36 autour du mystificateur Chrétin. Ici encore, il faut compter avec la "duplicité" de Nerval, qui joue du canular pour tenter de masquer linstabilité de sa propre relation au réel ou à la vérité. Notons limportance du mot "étymologies", placé bien en évidence entre deux barres horizontales. La "science du vrai sens des mots" met clairement en relation de correspondance ou danalogie le mot et la chose, le signifiant et le signifié, le signe de la race, la personne qui lincarne et le mot qui la désigne, avec une égale puissance opératoire du verbe, et singulièrement des noms propres. Maurice Blanchot a bien expliqué à quel point la recherche étymologique était en fait recherche dengendrement : " le « radical » dun terme, loin dêtre le sens premier, le sens propre, ne parviendrait au langage que par le jeu de petits signes non indépendants et par eux-mêmes mal déterminés ou incertainement significatifs, déterminatifs qui font jouer lindétermination... et entraînent ce qui voudrait se dire dans une dérive générale où il nest plus de nom qui comme sens appartienne à soi-même, mais na pour centre que la possibilité de se décentrer, sinfléchir, sextérioriser, se dénier ou se répéter : à la limite se perdre... étymologie et eschatologie auraient alors partie liée, commencement et fin se supposant pour en venir à la présence de toute présence ou parousie" (Lécriture du désastre, p. 146 et 151). Cette puissance du verbe capable de faire advenir magiquement ce quil nomme constitue larmature de certains sonnets Dumesnil de Gramont, contemporains de la crise de 1841, et singulièrement le sonnet à Ida Dumas où dans une vaste synthèse de cultes orientaux saffrontent en triades de violence et de deuil, trois archanges, trois voix qui crient vengeance, trois fauves, trois armes, trois conquérants, Ibrahim, Napoléon, Abdel-Kader.
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- Sous lébauche de carte géographique et se chevauchant avec elle, Nerval a récapitulé les noms des propriétaires du domaine de Mortefontaine, sous la rubrique Wal-loys (Valois): "Condé, Le Peletier, Joseph Bonaparte, "marié - remarié", la baronne de Feuchères, Mme de Villeneuve", le tout solidement enraciné dans le granit de la terre de Nerval ou Nerva. Ici encore, les informations de Nerval sur l'histoire du domaine de Mortefontaine savèrent exactes. Le nom de Joseph Bonaparte occupe une position centrale, le situant à la fois dans l'orbite de Mortefontaine et dans celle de Rome (Roma) dont on verra plus loin le rapprochement avec le roi de Rome, le duc de Reichstadt Seuls les noms dEnghien et de Conty au début de la liste, et celui de Mme de Villeneuve à la fin ne correspondent, semble-t-il, à aucune réalité concernant la propriété de Mortefontaine.
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- Répétée perpendiculairement, entourée d'un trait, et rattachée au nom de Joseph Bonaparte, la même liste, complétée par le nom de Capet, qui réapparaît ailleurs sous | ||
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- A côté enfin se trouve lensemble le plus complexe. De forme triangulaire, il présente au sommet une croix grecque et une couronne comtale reliée d'un trait à une "couronne lombarde argent et corail" puis à celle qui termine la notation "Russie Pologne Hongrie". Au-dessous, surmontée en caractères grecs par La recherche étymologique sur le nom ne soriente donc plus cette fois du côté de racines germaniques, mais grecques, le pont et leau sont remplacés par la foudre, le tonnerre. Etape essentielle dans la métamorphose qui sopère. La mention, sous le nom de Labrunoë, de "Corte origine" suggère en effet analogiquement les mêmes origines italiennes que celles de la famille corse des Bonaparte, origines que Las Cases détaille avec précision au chapitre 1 du Mémorial de Sainte-Hélène en rappelant à quel point Joseph Bonaparte était féru de généalogie familiale et tenait, comme son père, à établir les origines italiennes aristocratiques des Buonaparte. C'est dire qu'à ce stade de l'élaboration mythique, Nerval prolonge l'ascendance germanique des chevaliers d'Othon qu'il a posée en haut de la page, par une ascendance italienne qui permet l'amalgame avec les Bonaparte. Tout se passe comme sil était en train d'opérer par le biais du héros de Lépante Labrunoë, héros de la foudre et du tonnerre bronos (le sonnet à Ida Dumas encore : "mais le César romain nous a volé la foudre..."), un transfert d'un "père" à l'autre. Le héros italien est toujours un Labrunie, mais il sappelle Giuseppo/Joseph, son origine, sa gloire et sa puissance sont celles d'un Bonaparte. Indice plus significatif encore: alors que nous sommes ici du côté maternel, et non plus du côté des Labrunie, le nom de Labrunoë est relié par un trait au tronc de l'arbre généalogique au niveau de l'union de la mère et du père de Nerval :"Et. L. marié à Marie Victoire Laurence". Rappelons-nous que cest lendroit où Nerval commet un lapsus sur le prénom de sa mère, signe peut-être dune charge émotionnelle particulièrement intense à ce moment de la construction mythique. Au-dessous encore, formant la base du triangle, le nom du village de Montaigu (Montaigu-en-Quercy est à 37 kms dAgen), déjà mentionné du côté paternel à côté de Cazabone, relié ici à "Tourreyne, Turenne, Touraine", donc à la vicomté de Turenne mentionnée plus haut. Nous retrouvons ici, comme à propos de maura / mawra / mawra-regina plus haut, lun des modes opératoires de la rêverie, qui est le jeu associatif de sonorités, véritable instrument de thérapie analytique avant la lettre. Ici encore, la démarche psychique va de pair avec la démarche poétique, dans une perspective à laquelle le surréalisme nous a depuis familiarisés. Dans la même perspective, les indications cryptées - "ma ma roÿna marraine en Navarre", font de cette représentation de forme triangulaire la zone la plus riche en extrapolations rêveuses et poétiques, et marque nettement laffranchissement des origines réelles et la mise en place du mythe de substitution, que la partie gauche du document va achever de construire.
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Partie gauche du document Cette deuxième moitié de feuillet, plus difficile à déchiffrer, semble à première vue fonctionner à linverse de la première, en commençant par des notations cryptées pour devenir ensuite apparemment un récapitulatif historique des moments décisifs qui ont marqué la fin de lépopée napoléonienne, mais interférant en fait avec la vie intime de Nerval. Tout en haut à gauche, une notation presque illisible, qui n'a peut-être pas de rapport avec le reste de la page : n. forfaid ? et un dessin qui ressemble à une ébauche de visage de trois-quart. Le haut de la page, plein dabréviations, le plus difficile à saisir, et aussi le plus chargé fantasmatiquement, s'organise autour d'un triangle au milieu duquel il faut, semble-t-il, lire "Europe". Nerval reprend partiellement les extrapolations de la partie droite: en tête, au milieu réapparaît le nom de Madame de Marbeuf, déjà présent sur la partie droite, où il était associé à ceux de "Joséphine B. Joseph B. M.Castains Madame de la Valette". Le nom est repris ici trois lignes plus bas :"Pr. de Conti / Mad. de M. au Temple", comme on avait "Princesse de Conty, protectrice au Temple". Joséphine B., Joséphine Bonaparte donc, déjà associée sur la partie droite du document à Joseph B., réapparaît ici associée d'abord à Napoléon : "Joséphine L.Jos.N. Nap.", avec au-dessous : "Prince Louis, mort à 3 ans", puis de nouveau à Joseph Bonaparte : "épouse de Joseph déjà marié" (rappelons-nous que dans la liste des propriétaires de Mortefontaine, Joseph Bonaparte était indiqué comme "marié remarié"). Joseph lui-même est associé marginalement à droite à ses frères Louis et Lucien : "3 frères Louis, Joseph, Lucien". La famille Bonaparte se trouve ainsi fantasmatiquement recomposée. Tout se passe comme si Nerval imaginait, dans un premier temps un héritier de Joséphine et Napoléon, dont le nom serait, entre les leurs, "Louis Joseph Napoléon", précisé par "Prince Louis, mort à 3 ans". On pense évidemment au fils de Louis et Hortense, dont Napoléon et Joséphine signent lacte de naissance, dont lempereur voulait faire son héritier - et qui létait peut-être - projet auquel ses frères Joseph, Louis et Lucien, sopposèrent fermement. Lenfant, qui portait les prénoms de Napoléon Louis Charles, et non Louis Joseph Napoléon, mourut le 5 mai 1807, à 4 ans. Puis dans un deuxième temps la recomposition va faire de Joséphine non plus l'épouse de Napoléon, mais de son frère Joseph. La construction mythique des origines de Nerval est presque en place, qui a éliminé sa propre filiation biologique agenaise au profit d'abord du capitaine héroïque Labrunoë, dans la proximité généalogique des Bonaparte, puis au profit des Bonaparte eux-mêmes, en glissant de la figure de Napoléon à celle de Joseph, parce que c'est Joseph, et non Napoléon, qui est le seigneur de Mortefontaine de la petite enfance. S'amorce ici le schéma mental qui aboutira à la déclaration que nous allons retrouver plus loin: "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'Empereur, qui a reçu ma mère à Dantzig". A ce fils fantasmatique de Joséphine et Napoléon, lenfant aimé mais tôt disparu, va se substituer ou se superposer le fils légitime de Napoléon, lorphelin de Schoenbrunn, représenté ici par ses initiales D de R, duc de Reichstadt, qui fut roi de Rome, mais aussi prince de Parme ("Pr. à 12 ans"), mort en 1832. Apparition discrète, presque secrète, mais qui permet de faire affleurer à la conscience le refoulé concernant les origines, la double interrogation sur l'identité parentale que nous voyons à l'oeuvre dans son élaboration mythique, mais aussi le statut du fils, sa légitimité et pourtant son abandon d'enfant mal aimé. On va le voir plus loin, fin novembre 1839 (date anniversaire de la mort de Mme Labrunie, devenue ainsi une autre Marie-Louise indifférente au sort de son enfant, dont Winnicott aurait dit quelle ne fut pas une mère "suffisamment bonne" pour protéger son fils contre la névrose de langoisse dabandon), à Schoenbrunn, Nerval a été saisi de cette angoisse qui est en partie à l'origine de la crise délirante quelques mois plus tard. Au-dessous, deux indications difficiles encore. Au milieu: "le dernier (lecture très hypothétique) enterré à Saint-Denis 18 ? Il s'agirait alors de Louis XVIII. Notons que dans Barnave, roman dont on sait que Nerval fut un lecteur enthousiaste, Jules Janin écrit de Louis XVIII :"ce dernier roi qui ait eu lhonneur dentrer mort en son église de St-Denis". Autre lecture difficile à gauche : "m. de la pr. (précédé dun mot incompréhensible: 9 raine) St-Sulpice Ecole". Il peut sagir encore de la mystérieuse princesse de Conti, "protectrice au Temple". Fut-elle victime de la Terreur, comme le fut Mme de Marbeuf? On sait que le quartier de lAbbaye, voisin de Saint-Sulpice (sil sagit bien de St-Sulpice à Paris), fut un des théâtres particulièrement atroces des massacres de septembre 1792.
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Quittant apparemment le plan fantasmatique pour la réalité historique, la page se déroule ensuite dans la continuité des événements qui ont jalonné la Campagne de France de 1814, les Cent jours et la Restauration. La fascination de Nerval pour Napoléon, et particulièrement pour sa chute, son exil et sa mort, remonte à ses tout débuts poétiques. Les titres des Elégies en témoignent:"Adieux de Napoléon à la France", "Le retour de lexilé" (recueil manuscrit de Poésies diverses, 1824),"La Russie", "Waterloo", "Les Etrangers à Paris", "La Mort de lexilé" (Napoléon et la France guerrière, recueil publié chez Ladvocat début 1826), fascination sans doute largement entretenue par le Dr Labrunie. Mais ici, on na quune sorte de nomenclature, dont on peut vérifier lexactitude en lisant un historien particulièrement intéressant pour nous puisquil sagit dHenry Houssaye, fils dArsène Houssaye, lami du Doyenné, puis le directeur de LArtiste, qui recueillit à la mort de Nerval ses papiers restés chez le Dr Blanche, et les légua à son fils Henry. En tant quhistorien, Henry Houssaye (1848-1911) est lauteur de deux gros volumes, 1814 et 1815, qui suivent pas à pas les événements de ces deux années, mais quévidemment Nerval na pu connaître. En revanche, il a pu lire Las Cases, dont le Mémorial de Sainte-Hélène paraît dès 1822-1823, et Walter Scott, dont les 9 volumes de la Vie de Napoléon Bonaparte occupent les tomes 44 à 52, parus en 1827 à Paris, de ses Oeuvres complètes. En tout cas, laccumulation de tant dinformations précises et exactes laisse supposer que Nerval na pas travaillé de mémoire mais avec une documentation. Rappel des événements (entre parenthèses et en caractères gras, les notations de Nerval) : Napoléon quitte Paris pour prendre le commandement de larmée le 25 janvier 1814. Série de victoires de Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vauchamps, Nangis (14 février Montmirail), Montereau, Troyes (18 février Montereau). Le 15 février, la Garde a fait sa jonction avec les corps de Victor, Oudinot et Mac Donald. Schwarzenberg prend peur et demande larrêt des hostilités en prétextant la signature dun accord à Châtillon (Congrès de Châtillon 3 février - 15 mars puis grande armée ralliée, 18 mars).'Congrès de Châtillon' est relié par un trait à 'Ballons Montgolfier reliés'. Le Congrès de Châtillon, "la comédie qui porte dans lhistoire le nom de Congrès de Châtillon", dit Houssaye, sest bien ouvert le 4 février, et se sépare le 19 mars, tandis que sur le front se déroule la bataille d'Arcis (20 Arcis-sur-Aube) Le 29 mars, les Alliés ont pris position autour de Paris, au nord et à lest, pour attaquer le lendemain 30 mars à laube la butte Montmartre (30 mars Montmartre). Ce 30 mars, à 6h du matin, Joseph Bonaparte à qui son frère a laissé la responsabilité du gouvernement avant son départ au front, a pris position au Pavillon rouge, sur la butte des Cinq-Moulins à Montmartre, avant de senfuir vers la Loire. Paris capitule dans la nuit du 30 mars tandis que Napoléon attend à Fontainebleau la suite des événements (30 mars Fontainebleau). Le 31 mars, le tsar Alexandre donne audience à la députation parisienne et déclare prendre Paris sous sa protection ( Concertation rue Saint-Florentin chez Talleyrand entre Schwarzenberg et le tsar Alexandre : on ne traitera pas avec Napoléon, le Sénat désignera un gouvernement provisoire, présidé par Talleyrand, qui proclame le 1er avril la déchéance de Napoléon (déchéance 1er avril). Le 11 avril est signé le traité de Fontainebleau qui fixe lîle dElbe pour résidence à Napoléon, consent à sa famille et à lui-même une rente de 2 millions et 1/2, et donne à Marie-Louise le duché de Parme (11 avril île dElbe 2 millions et 1/2 Parme / Plaisance / Guastalla). Napoléon quitte Fontainebleau le 20 avril. En route, il est victime de manifestations hostiles de la part des royalistes à Orange et Avignon (Avign 23). Il arrive à lîle dElbe le 4 mai (4 may arr.). Le 12 avril, le comte dArtois a fait son entrée dans Paris (Cte dA 12 avril), suivi le 3 mai par son frère le comte de Provence, revenu tout doucement de Londres (Louis 18 à Calais 25 avril 3 may Entrée). Le traité de paix de Paris est signé le 30 mai (paix de Paris 30 may). Liste des négociateurs : Talleyrand, Metternich, Castlereagh, Hardenberg, Rasumowsky. La France est ramenée à ses limites du 1er janvier 1792. Le 29 juin, une convention est signée à Londres, par laquelle les puissances alliées sengagent à rester en armes (Alexandre et Frédéric-Guillaume à Londres 7-22 j 1814). Le Congrès de Vienne souvre le 3 novembre ( Congrès de Vienne 1er novembre 1814) Marginalement à droite, des notes concernant le pape Pie VII et Ferdinand VII: Le pape Pie VII, amené de force en juin 1812, et contraint de signer le Concordat de Fontainebleau le 25 janvier 1813, quitte Fontainebleau le 23 janvier et est de retour à Rome le 24 mai 1814 (Entrée à R 24 may). Ferdinand VII avait été porté au pouvoir en mars 1808 par labdication forcée de son père. Deux mois plus tard, Napoléon le remplace par son frère Joseph sur le trône d'Espagne et lassigne à résidence à Valençay, chez Talleyrand, jusque fin 1813, date à laquelle les Français sont chassés dEspagne."Le misérable Ferdinand VII, dit Chateaubriand, est renvoyé à Madrid", tandis que Victor Emmanuel récupère le Piémont et la Savoie, y rétablissant aussitôt (14 mai) les droits féodaux et la censure religieuse (Ferd. à Madrid 14 may V. Emm. id.). Napoléon est arrivé le 4 mai à lîle dElbe. Les promesses du traité de Fontainebleau ne sont pas tenues. Des rumeurs de déportation et même dassassinat circulent contre lui, et surtout, Louis XVIII sest discrédité en France. Le 26 février 1815, il quitte lîle dElbe et débarque le 1er mars au golfe Juan (Napoléon à Cannes 1er mars 1815 1500 h.). Devant son avancée triomphale, Talleyrand suscite la 7e coalition des Alliés : une Déclaration est signée le 13 mars par les plénipotentiaires des huit puissances présentes au Congrès de Vienne, prévoyant une intervention commune au cas où Louis XVIII serait incapable de régler seul la situation (13 mars Décl.). Or à Paris, cest la panique dans les rangs royalistes. Le 19 mars, alors quaux Tuileries les abeilles impériales ont déjà remplacé les lys royaux, Louis XVIII senfuit vers les frontières du nord, sinstalle provisoirement à Lille, puis à Gand. Le 20, Napoléon est arrivé aux Tuileries (Entrée à Paris 20 mars = XVIII Lille Gand) Le 1er juin 1815 a lieu la cérémonie du Champ de mai (Champ de may 1er juin pav. de ch.). Dans 1815, Henry Houssaye donne un description détaillée de cette fête, à laquelle Nerval a assisté tout enfant, et dont il évoque le souvenir dans Promenades et Souvenirs. Le 15 juin, dans la plaine de Ligny, commence la dernière bataille de Napoléon, contre Blücher, puis contre Blücher et Wellington (15 juin Ligny 180 000h N 170 mille) . Le 16 juin, Ney affronte les Prussiens au carrefour des Quatre-Bras. Brunswick est tué au cours de la bataille (Combat de Ney aux 4 bras Brunswick). Le 18 , commence la bataille de Waterloo (Réunion W. à Waterloo Nap. att. 18 juin). A côté, en abrégé :"R/Both=Bill all.= "( ?). Au-dessous, Nerval note en abrégé : "fr. 68-89" (?), puis un Fouché et Talleyrand sont imposés au gouvernement par Wellington (Fouché chef du gouvernement) Napoléon rentre à Paris le 20 juin, abdique le 22 (Abd. en faveur de son fils 22 juin 1815), se rend à la Malmaison le 25, songe à quitter la France pour les Etats-Unis depuis Rochefort, comme Joseph (pr Rochefort 28), se rend finalement aux Anglais, sembarque sur le Bellérophon où ont lieu trois jours de pourparlers (Bellérophon 17-18 juillet), avant le départ du navire, dabord pour lAngleterre, puis, le 8 août, pour Sainte-Hélène (Ste-Hélène 8 août) Ici, une citation latine Quem cursum dederat fortuna peregit, qui est une adaptation dun vers de lEnéide, chant IV : cest Didon qui parle : "Vixi et quem dederat cursum fortuna peregi", jai vécu, et jai accompli la route que mavait tracée la fortune, avec la date du 11 avr. 1816. Stendhal dans Armance malmène aussi ce vers de Virgile. Le 20 novembre 1815 est signé le 2e traité de Paris, qui confirme et aggrave les conditions du premier : la France est ramenée à ses frontières de 1790 (2e traité 20 novembre 1815 confirme). Liste des négociateurs : le duc de Richelieu, Wessenberg, Castlereagh, Rasumowsky, Capo dIstria, Hardenberg, Humbold. Est-ce parce quil est originaire du Quercy que Murat a droit à une mention particulière en bas à gauche de la feuille? En apprenant le retour de Napoléon le 20 mars 1815, Murat décide de récupérer son royaume de Naples contre les Autrichiens. Il est battu les 2 et 3 mai à Tolentino et contraint à la fuite le 19 mai (Tolentino 2 et 3 may). Le 20 mai, Michele Carascosa (1774-1853), gouverneur militaire de Naples, signe avec les Autrichiens le traité de Cazalanza qui met fin au règne de Caroline et de son époux Murat (Carascosa capitaine 20 may). Le 10 août (13, dit Nerval), traqué de toutes parts, Murat cherche à sembarquer et réussit le 23 août à partir pour la Corse. Il arrive à Bastia le 25 et commence à rêver reconquête. Il sembarque donc le 28 septembre dAjaccio pour Naples, mais renonce à son projet et débarque le 8 octobre au Pizzo, en Calabre, où il est arrêté et aussitôt condamné à mort par Ferdinand le 12, exécuté le 13 octobre. Retour à Pie VII en bas de page pour mentionner encore un protocole du Saint Siège le 14 juin 1814 (prot. du SS. 14 juin 1814), probablement en préparation de la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum (Sollicitudo omnium), publiée le 7 août 1814, par laquelle il rétablit la Compagnie de Jésus (août 1814 retour des Jésuites) dont Nerval a dit clairement dès 1826 par la bouche de Beuglant tout le bien quil en pense. Fait problème ici la mention "Avignon". Toujours en bas de page, parmi les tractations du Congrès de Vienne, fut réglé le sort des Iles Ioniennes (Reprise des 7 îles). Possession de Venise jusquen 1797, elles passèrent à la France à cette date, avant dêtre conquises par la Russie avec lappui des Turcs. Paul 1er y avait créé un Etat libre sous protectorat ottoman. La paix de Tilsitt rendait les Sept Iles à la France. En 1809, elles passent aux mains des Anglais qui recréent un protectorat. Le feuillet se termine par la mention du Congrès dAix-la-Chapelle réuni le 29 septembre 1818 pour décider de lévacuation du territoire français par les Alliés. Le traité est signé le 9 octobre, le Congrès clôturé en novembre 1818. Quant à Friedrich Gentz (1764-1832) cest un écrivain et diplomate allemand au service de Metternich. Il a été secrétaire au Congrès de Vienne, adversaire des idées révolutionnaires et de Napoléon. Parmi toutes ces dates, certaines sont soulignées dun, deux, ou trois traits : 18, à plusieurs reprises, 20, 30, 24, 13, 22, et surtout 1818 en bas de la feuille. Il est difficile de savoir si Nerval attache une valeur symbolique à la date ou au nombre, certains 20, par exemple, pouvant être ou non soulignés. A propos de 18, il faut rappeler le Carnet du Caire, fol 9 r° : "ma mère / le nombre 18".
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Enfin, des indications capitales au milieu de ce récapitulatif historique renvoient non plus à Napoléon, mais à Nerval lui-même en des circonstances émotionnellement très lourdes : sous "congrès de Châtillon, 3 février", la lettre grecque Il est temps de se reporter à ces événements de Vienne de l'hiver 1839 et de Bruxelles de l'hiver 1840, qui aboutiront à la crise identitaire deux mois plus tard, durant laquelle Nerval fait cette déclaration à Alexandre Weill: "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'empereur". | ||