LETTRE À ALEXANDRE WEILL
Alexandre Weill a reçu de Nerval le 5 mars 1841 le billet suivant:
Mon cher Weill, Je vous ai écrit avant-hier. Si vous n'avez pas reçu ma lettre, venez vite me voir, rue de Picpus, n° 6, près la barrière du Trône, chez Mme veuve Morel; tâchez de venir, au plus tard, dimanche. J'ai eu, comme vous savez, une courte maladie, terminée depuis cinq à six jours. Je suis en pleine convalescence, venez vite. J'ai besoin de vous parler. Demandez M. Gérard. Depuis 10 heures du matin jusqu'à 5 heures. Adieu, à vous de coeur, Gérard.
Il se rend rue de Picpus, et note, à chaud, sur la lettre reçue de Nerval, le récit de sa visite:
Gérard de Nerval m'ayant prié d'aller le voir, j'y allai. On me fit entrer dans une pièce grillée, au milieu de la cour, qu'on ferma derrière moi. Gérard me reçut cordialement en me disant qu'il avait une fièvre extatique, qu'on l'avait envoyé dans cette maison pour le calmer. Au bout de quelque temps, après avoir regardé les ongles de ma main, il me dit: "Tu sais que je connais la science occulte des mains, je vois que tu descends comme moi de bien haut, mais, pour en être sûr, il faut que je voie tes pieds. Déchausse-toi, ôte tes bas et je te dirai d'où tu descends." Ne voulant pas le contrarier, connaissant son mal, je me prêtai de bonne grâce à son caprice. J'ôtai mes bottes et mes chaussettes, il inspecta religieusement les ongles et les doigts de mon pied; cela fait, au vu de la femme, la concierge, qui suivait avec attention nos manèges: "Je vais te montrer les miens. Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'Empereur, qui a reçu ma mère à Dantzig; toi, tu descends d'Isaïe, tu en as tous les signes." Je ne répondis pas. J'avais hâte de m'en aller ou plutôt j'acceptai les prophéties de mon malheureux ami, sous bénéfice d'inventaire.
Quel fut mon étonnement de voir la concierge me refuser d'ouvrir la grille. "Je ne sais, dit-elle, qui de vous deux est le plus fou. On vous a probablement envoyé ici pour que je vous garde malgré vous."Et Gérard de rire de tout son corps. "Ils n'en font pas d'autres, s'écria-t-il. C'est ainsi qu'ils m'ont fait entrer ici." J'avais beau protester, jurer, menacer, cogner la grille, plus je démenais, plus la femme était sûre de ma folie. Force me fut d'attendre le médecin qui vint fort heureusement, une demi-heure après, me délivrer et me faire ouvrir la porte, sans toutefois être tout à fait convaincu de la santé de ma raison. (Pléiade, I, p.1372 et 1993)
Des années plus tard, en 1881, dans Souvenirs intimes, Weill revient sur cet épisode avec des variantes intéressantes:
Un matin, on m'apporta à Paris, un billet écrit au crayon et signé de Gérard: "J'ai eu un accès de fièvre extatique, m'écrivait-il, et je me trouve présentement rue de Picpus, n°... J'ai à te parler. Viens le plus tôt que tu pourras. J'ai besoin de toi."
Je partis pour l'endroit indiqué. C'était une maison de santé. Au milieu de la cour se trouvait un salon vitré entouré d'une grille de fer. Gérard se promenait de long en large dans ce salon, tenant d'une main un livre et de l'autre un mètre en toile. Je fus introduit auprès de lui par une grosse matrone faisant fonction de concierge et se tenant sur le seuil de la porte d'entrée pour nous observer à travers une seconde porte à hauteur d'appui. "Que fais-tu là? lui dis-je, et pourquoi es-tu ici? - Je suis tombé malade de fatigue chez Gautier, me répondit-il, mais je suis à peu près guéri. Seulement, il me faut du repos et du calme. Je m'en irai d'ici dans une quinzaine de jours. - As-tu tout le confort nécessaire? - Il s'en faut, me dit-il. D'abord, je n'ai pas de livres. Tu vas m'en apporter."
Après m'être chargé de plusieurs commissions auprès de Karr, de Gautier et de son père, qui demeurait, je crois, rue Saint-Denis et que je n'avais jamais vu, il me dit brusquement: "Tu sais que je suis très fort en chiromancie. Tiens, montre-moi tes mains." Il prit ma main, l'examina et poursuivit: "C'est aux ongles qu'on voit la noblesse de la race, mais pas autant aux ongles de la main qu'à ceux des pieds. Tiens, mets-toi là, ôte ton soulier et ton bas, je te dirai l'origine de ta race et même ton avenir." Ce disant, Gérard ôta lui-même ses pantoufles et ses bas, et m'ordonna d'en faire autant. Je ne voulais pas le contrarier. D'ailleurs, il disait cela avec tant de bonhomie et toujours avec son sourire de l'autre monde qu'on eût été cruel de lui faire voir sa folie. Je m'exécutai de mon mieux, me déchaussai et ôtai un bas. Gérard, s'agenouillant, examina scrupuleusement l'ongle de mon orteil. Je m'aperçus que la grosse femme nous observait gravement. Puis, après s'être éloignée un moment, elle revint avec un gardien de l'établissement, ne bougea plus de son poste et nous laissa faire.
"Je vais te communiquer un grand secret, me dit Gérard, secret que tu pourras, d'ailleurs, lire sur mes mains et mes pieds, quand je t'aurai initié aux arcanes de la chiromancie. Je suis le fils du roi Joseph, frère de l'empereur Napoléon. Je tiens ce secret de ma mère, qui se trouvait avec lui à Dantzig. De là la froideur que m'a toujours témoigné mon père. Je connais ma fin mais ne la dirai à personne. Il n'y a d'ailleurs que toi et Gautier au fait de ce secret. Maintenant, je vais te dire que je me suis aperçu dans ta main que toi aussi tu descends d'une noble lignée. Tu es un petit-fils de David. Tu as sa voix de ténor et tu sais l'hébreu comme lui."
Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire ... Gérard, à la fin, partagea mon hilarité.
SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE NERVAL - tous droits réservés @