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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE NERVAL - tous droits réservés @

LETTRE À CAVÉ

Nerval a quitté la maison de santé de la rue de Picpus le 16 mars 1841, mais une rechute le 21 rend nécessaire un nouvel internement, chez le Dr Esprit Blanche, à Montmartre. C'est de là qu'il écrit à Auguste Cavé. Ce décalage dans le temps explique peut-être qu'il ne lui reste plus qu'un espace très étroit, au bord de la feuille déjà remplie de sa Généalogie, pour dessiner le schéma du voyage projeté et de la "théorie" des races et des pays. (en caractères gras, les passages en relation directe avec la Généalogie).

31 mars 1841

Monsieur,

Je devais vous envoyer il y a huit jours, une lettre pour M. le ministre de l'Intérieur, afin que vous puissiez demander les fonds nécessaires à un petit voyage dont je vous ai dit le plan. Peut-être avez-vous pensé, depuis, que ma santé m'obligerait à reculer mon projet; heureusement je crois avoir triomphé de la maladie. M. Blanche, mon excellent médecin, pensera sans doute comme moi qu'un voyage de deux ou trois mois ne peut qu'achever de consolider ma guérison en m'offrant un travail qui ne demande pas une attention soutenue, et qui portera surtout sur l'examen des peintures, tombeaux, armes et médailles que je rencontrerai dans plusieurs provinces, où j'ai des parents et des amis nombreux.

La question de temps importe beaucoup selon moi, car il est des pays que j'ai besoin de visiter particulièrement en cette saison. Je serais bien aise aussi de pouvoir prendre les eaux du Mont-Dore, ce qui m'arrêterais en Auvergne pendant un mois. Il me sera possible, ainsi que je vous l'ai dit, d'emmener quelqu'un (un élève de l'Ecole des chartes ou un dessinateur) pour m'aider dans cette excursion. Si la somme que j'ai demandée n'était pas disponible, ayez la bonté de m'en prévenir afin que je puisse sans perdre de temps, m'arranger avec un éditeur ou avec un journal. Je crois qu'une quinzaine de jours suffiront à présent pour mon entière guérison et pour tous mes préparatifs. M. Blanche vous dira que je vais très bien depuis huit jours et que mon seul tourment est de perdre mon temps dans le repos.

Si M. le ministre désirait voir le plan détaillé de mon voyage, ayez la bonté de m'en prévenir. Je n'ai pas besoin de vous dire aussi que je pourrai compléter en Belgique mon travail sur la contrefaçon, dont M. Villemain avait paru content. Il suffirait d'y passer une dizaine de jours; mes amis de Bruxelles feront assurément ce qu'ils pourront pour faciliter un arrangement quelconque et je sais que le moment est venu.

Voici à peu près quel serait mon itinéraire: Beauvais, Amiens, Arras et Lille, Gand, Bruxelles, Liège, Namur, Reims, Soissons, &c.

Ceci est pour le premier mois. Je reviendrais à Paris prendre des renseignements et donner un premier résultat.

De Paris, j'irais à Clermont par le Poitou, ou par l'Orléanais que je connais moins. Ainsi, Paris-Orléans, Bourges, Limoges, Périgueux, Bordeaux, Agen, Nérac, Pau, Carcassonne, &c. (ces dernières villes surtout m'offriront des documents à peu près inconnus à Paris), Toulouse, Montpellier, Nîmes, Arles, Avignon, Grenoble, Chambéry, Genève, Besançon, Nancy, Troyes. Je réserverai la Bretagne pour une autre tournée.

C'est comme je vous l'ai dit l'histoire des deux races gothiques ou wisigothiques et austro-gothiques que j'espère poursuivre complètement dans ces diverses provinces; c'est l'antique croix de Lorraine tracée à travers la France par les fils de Charlemagne, et qui peut nous servir à reconnaître nos frères d'origine en Allemagne, en Russie, en Orient, et surtout encore dans l'Espagne et dans l'Afrique, puisque là sont nos intérêts immédiats. L'étude que j'ai faite depuis quinze ans des histoires et des littératures orientales m'aidera à démontrer dans les patois mêmes de nos provinces celtiques des affinités extraordinaires avec les langues portugaises, arabes (de Constantine), franques, slaves et même avec le persan et l'hindoustani.

Du reste ce sont là des travaux spéciaux qui voudraient de longues recherches et que je me contenterai d'indiquer à de plus savants.Pour vous, Monsieur, pour la direction des Beaux-Arts, j'espère réussir à retrouver les premiers monuments des migrations celtiques dans l'Egypte, dans la Perse et dans la presqu'île des Indes, où sont encore quelques-uns de nos comptoirs.

Le Cantal d'Auvergne correspond au Cantal des monts Himalaya. Les mérovingiens sont des Indous, des Persans et des Troyens. Le peu de statues et de portraits que nous possédons à Paris l'indique suffisamment. Mais les premiers rois de Gothie et d'Aquitaine, ceux qui ont régné quatre cents ans avant toute histoire de France (depuis J.C.) sur les meilleures provinces de la vieille France, ceux que nos premiers historiens poètes faisaient remonter à la race des Troyens et des Carthaginois, quels sont leurs noms, leurs monuments, leur descendance directe? L'Auvergen et l'ancienne Navarre en gardent encore le secret. Rama, Annibal, Roland et Duguesclin ont traversé les Pyrénées plus heureusement que les derniers Bourbons et que Napoléon lui-même, et la maison de Castille gouvernait et défendait des deux mains la Navarre Française et la Navarre espagnole. Ces rapports, ces migrations, ces filiations ne sont-ils pas bien importants à définir, du moins avec plus de soin et d'étude qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Je suis moi-même originaire de ces pays, j'en sais presque les divers dialectes ou du moins je les retrouve par le grec et l'allemand; vous comprendrez donc, Monsieur, combien une pareille mission m'intéresse et combien je me sens digne de la remplir. Dites bien tout cela à M. le Ministre et dites-lui aussi que si je demande quelque chose au gouvernement, c'est pour ne point perdre de temps à vaincre des difficultés, à remplir des programmes d'éditeur, enfin pour faire dans ma sphère et selon mon intelligence quelque chose qui soit utile. Au besoin j'emmènerai un second compagnon, car je doute de pouvoir rencontrer partout des dessinateurs ou des linguistes intelligents. Il me semble que M. de Villemain ferait de son côté ce qu'il faudrait pour favoriser cet arrangement. dans tous les cas nous n'aurions à nous en occuper qu'à mon retour de Bruxelles. Pardon de vous écrire une si longue lettre, Monsieur, mais elle est pour vous; croyez du reste que je me bornerai à faire de mon mieux ce qui pourra servir à quelque chose et qui me sera demandé.

Votre bien dévoué serviteur

Gérard de Nerval

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