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mise à jour 15/04/10
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"Moi, je descends de Napoléon"
Pierre Olivier et le clos Nerval
les propriétaires de Mortefontaine
LES ANNÉES CHARLEMAGNE
Il est toujours fascinant de suivre les tout débuts d'une carrière littéraire. Transplanté de Mortefontaine à Paris, Nerval, de 1815 à 1826, va prendre conscience de sa vocation littéraire et des moyens de la mettre en oeuvre, dans le climat de la Restauration.
"J’avais sept ans et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai:’Mon père!... tu me fais mal!’ De ce jour, mon destin changea. Tous trois revenaient du siège de Strasbourg..."Aux chapitres IV et V de Promenades et souvenirs, publié le 6 janvier 1855, 20 jours exactement avant son suicide, Nerval recompose une image synthétique de sa petite enfance et de son adolescence. La scène fondatrice du "retour du père", retrouvé, dit-il, à l’âge de sept ans, nous renvoie en 1815. Rendu à la vie civile, le Dr Labrunie, reprend, au 96 puis au 72 de la rue Saint-Martin, son activité de médecin, spécialisé en gynécologie :"Une des belles dames qui visitaient mon père...". Nerval est un enfant fragile, à qui l’on enseigne apparemment à domicile "l’italien, le grec et le latin, l’allemand, l’arabe et le persan" , nous dit-il, mais aussi les arts, la danse et la musique, avec "un mulâtre nommé Major" (originaire de Saint-Domingue ?), le dessin avec "un peintre de portraits nommé Mignard". Comme beaucoup d’enfants, il crée de petits drames, joués en famille "public bienveillant [qui] nous comblait d’éloges et de couronnes". Mais la vraie passion, c’est la littérature : "Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacréon étaient mes poèmes et mes poètes favoris..." Cette période, Nerval dit l'avoir vécue comme un âge d’or, à la manière des premières lignes des Confessions de Jean-Jacques Rousseau enfant de connivence avec son père.
En octobre 1822, Nerval est inscrit en 3e au collège Charlemagne, redouble cette classe, avant de faire en 1824 et 1825 sa Seconde et sa Rhétorique... qu’il lâche en cours d’année. L’année suivante, il est inscrit en Philosophie, mais ne passe pas le baccalauréat, où il ne se présentera qu’en 1829, sans conviction et sans panache. C’est qu’il a mieux à faire, les Epîtres à Duponchel le disent sur le mode comique, l’Odelette Le Soleil et la Gloire de 1831 le dira sur un mode plus douloureux, la vocation d’écrire, et de gagner la célébrité par l’écriture, s’est emparée de lui.
En l’espace d’à peine quatre ans, il noircit deux cahiers d’écolier, trouve à se faire éditer chez Ladvocat puis chez Touquet. Nerval est devenu une célébrité sur les bancs de Charlemagne, où le fils du portier, qui a aussi des ambitions poétiques, écrit une élogieuse Epître à M. Gérard.
On considère généralement avec une condescendance amusée ces essais de versification, en mesurant l’abîme qui les séparent du jaillissement des Chimères. Il faut y regarder de plus près. D'abord, les premiers vers de Nerval ne sont ni meilleurs ni pires que ceux de Hugo de Sainte-Beuve ou de Balzac au même âge. Mais plus que leur qualité, ce qui doit retenir l'attention, c’est l’intense activité cérébrale qu’ils supposent, l'effervescence intellectuelle, la ferveur, l'allégresse mais aussi l'impatience qui va jusqu'au "délire" pour tout ce qui touche à l'écriture. Entre 13 et 17 ans, Nerval a lu, énormément, les auteurs anciens qu’il imite, Théocrite, Anacréon, Virgile, Horace, la Pléiade , Voiture Scarron, Boileau, des auteurs plus proches de lui, Chénier, Casimir Delavigne, Béranger, bien sûr, mais aussi les dramaturges mineurs, chez qui il prend le pseudonyme de Beuglant, qui ont pullulé à la fin du XVIIIe siècle et sous l'Empire, et même, note-t-il sur une page du manuscrit de L’Enterrement de la Quotidienne, Léonard, Mollevaut, Guttinguer. De façon plus surprenante encore, ce gamin dès l’âge de 13 ans se tient suffisamment au courant de la vie politique de son temps pour dénoncer les lâchetés de la Restauration, la répression des libéraux en Espagne, l’inertie devant le génocide grec, le cléricalisme qui encourage l’influence détestable des Jésuites, l'éteignoir pour la création artistique, qu'est le conservatisme ultra et manifeste une fidélité passionnée à la mémoire de Napoléon. Lecture de Béranger, de Delavigne et surtout de Barthélemy et Méry? Convictions de l’entourage familial ? Preuve en tout cas que l’on parle politique chez les Labrunie, les Dublanc ou les Laurent, et que l’on est résolument libéral et franc-maçon, ou doctrinaire. S’affirme par ailleurs une interrogation d’une étonnante maturité sur l’écriture, sa forme et sa finalité.
Nerval a intitulé son premier cahier, Poésies diverses. Il y a recopié, d’une écriture soignée, ses premières compositions, et il l’a conservé jusqu’à sa mort. C’est Arsène Houssaye, puis son fils Henry qui en ont hérité. Le cahier est ensuite passé à Aristide Marie. C’est ainsi que Gisèle Marie a pu en donner au Mercure de France une première édition en 1939.
Le deuxième cahier, tout aussi soigné et orné que le premier, est composé de deux parties, une épopée héroï-comique burlesque en six chants, L’Enterrement de la Quotidienne, pièce satirique de circonstance, qu’il signe Gérard L*****, et sur un autre manuscrit "G.L. de la famille des trois étoiles ***", et des Essais poétiques. Cette deuxième partie reprend quelques pièces du premier cahier. Au moment où il écrit pour l’Artiste La Bohême galante en 1852, Nerval a donné ce deuxième cahier à Arsène Houssaye, qui en a nettement marqué la propriété au recto du premier feuillet blanc et à la fin:"donné par Gérard de Nerval à Arsène Houssaye, 1852".
"Belle écriture régulière, vers bien alignés et scrupuleusement cotés, strophes disposées avec symétrie, tout indique un esprit clair, ordonné, méthodique ; et le plus sagace graphologue n’y saurait discerner ombre de boucle équivoque ou jambage suspect" écrivait Aristide Marie devant le premier cahier qu’il avait sous les yeux. Ce n’est pas notre impression en regardant les clichés publiés par Gisèle Marie. L’écriture en effet est régulière, mais impersonnelle comme ce que l’on recopie en s’appliquant à calligraphier. Les dessins sont plus libres, donc plus parlants. Loin de la belle symétrie dont parle A. Marie, ils ne sont pas sans évoquer les griffonnages nerveux de ceux de 1841 (Généalogie, lettres à Bocage et Lingay). L’acharnement de l’adolescent à versifier nourrit une idée fixe, la gloire, évoquée de façon quelque peu mégalomane et inquiétante à la fin de l’Ode à Duponchel qui clôt le premier cahier : "Hélas ! mon esprit en délire / Prétend à la célébrité. / Je veux des accords de ma lyre / Enchanter la postérité." Compensation de quel sentiment de frustration identitaire ?
Le 15 février 1826, le libraire Ladvocat publie ses Elégies, Napoléon et la France guerrière; entre mai et décembre de la même année, Nerval donne à Touquet trois petites oeuvres satiriques, M. Dentscourt, Les Hauts faits des Jésuites et L'Académie ou les membres introuvables, et deux Elégies, Napoléon et Talma. La célébrité est conquise, mais sur un malentendu, et le succès trop facile occulte pour l'heure sa vraie nature de poète.