SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE NERVAL - tous droits réservés @
Le 18 février 1841, Gérard de Nerval est admis, pour "méningite" dit le registre des entrées, à la maison de santé de Mme Sainte-Colombe, 6 rue de Picpus. Il en sort un mois plus tard, "complètement guéri" dit encore le registre de sortie. Le 21 mars, il est pourtant admis chez le Docteur Esprit Blanche à Montmartre pour "manie aiguë". C'est dans ce laps de temps d'un mois que Nerval remplit deux feuillets, de sa minuscule écriture, comme si le papier lui était compté. Sur le premier, les six sonnets, adressés à six femmes, qu'il envoie à "Muffe" (peut-être Gautier), premier état des Chimères, et sur le second, sa Généalogie dite fantastique, ou même délirante. Dans le même temps, Nerval presse ses amis Bocage, Lingay et Weill de venir le voir et si possible de faire révoquer la "lettre de cachet" qui le tient captif rue de Picpus.
La Généalogie est un document passionnant, qui pose le double problème du rapport de Nerval à la réalité de sa propre famille, et de sa filiation supposée avec les Bonaparte. La crise de février-mars 1841 est donc avant tout une crise identitaire, qui se traduit par une quête des origines, réelles ou fabuleuses. La confusion, qui lui donne l'aspect d'un grimoire, n'est qu'apparente. Il faut suivre la main de Nerval remplissant peu à peu le feuillet pour le comprendre.
Nerval disposait d'un feuillet format 21x26,3 qu'il a plié en deux. La partie gauche est consacrée aux Bonaparte, la partie droite à sa propre famille, organisée tête-bêche, côté maternel dans le même sens que la partie gauche du feuillet, côté paternel dans l'autre sens.
LE CÔTÉ PATERNEL
LES LABRUNIE CHEVALIERS D'OTHON
Voyons d'abord le côté paternel, en retournant le document (image ci-contre). Il se présente en trois ensembles: en tête de page, des "renseignements pris à Francfort vers 1822" sur les origines germaniques des Labrunie, descendants des chevaliers d'Othon, qui ont fait souche en Poitou, dans les environ de Nîmes et en Périgord, rebâtissant leurs châteaux détruits des bords de la Dwina sur ceux de la Dordogne - dont Nerval dessine les sinuosités - avant d'essaimer à travers toute l'Europe, en Italie, Pologne, Irlande, Angleterre. Pour comprendre l'inspiration obsessionnelle de ces origines germaniques, il faut relire le récit des états hallucinatoires de la crise de 1841 dans la version primitive d'Aurélia.
L'enquête généalogique est menée sur deux plans, topographique et étymologique. Le nom, comme le lieu géographique où elle s'implante, ou le blason qui la symbolise, est significatif de la personne. Nerval analyse donc l'étymologie germanique du nom de Labrunie, en le rapprochant de Bruck, le pont, et Brunn, en commettant un lapsus "Brunn signifie tour" alors qu'il traduira correctement "Schoenbrunn" par "belle fontaine" côté maternel. La Dordogne est ici rapprochée, par le biais de la syllabe "Dor" de la Dwina, rivière de la Baltique qui suggère l'odyssée héroïque du Docteur Labrunie pendant les guerres napoléoniennes.
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AUX ORIGINES
LA GÉNÉALOGIE FANTASTIQUE - LABRUNIE ET BONAPARTE
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LE CÔTÉ MATERNEL
Le côté maternel s'organise de façon plus complexe. Nerval a continué au centre le dessin de l'arbre, selon un tracé plus sinueux, mentionnant les Laurent (nom de jeune fille de sa mère), les Boucher, Pierre Olivier, dit Bégat. puis il a ajouté par extrapolation à partir des ancêtres maternels de Mortefontaine la mention de son "fief" de Nerval, associé à la liste des propriétaires et voisins du domaine de Mortefontaine. A droite de l'arbre maternel réapparaît le nom de Labrunie, sous la forme Labrunïe ou Labrunöe, dans un ensemble de forme triangulaire, qui permet le rapprochement de filiation des Labrunie et des Bonaparte. Tout au bord de la page enfin, deux petits récapitulatifs, en haut à gauche, le projet de voyage détaillé dans la lettre à Cavé, et en bas, dans l'autre sens, le schéma de sa thèse sur la triple origine grecque, latine et celtique des Français.
L'ARBRE GÉNÉALOGIQUE MATERNEL
Commençons par l'arbre maternel. A gauche, Nerval a mentionné les noms de Laurent, Eugénie, la jeune soeur de sa mère, sa mère elle-même (sur laquelle il commet deux fois un lapsus en l'appelant Marie-Victoire, qui est le prénom de sa grand-mère), puis les Boucher, Olivier, dit Bégat. Ici, comme du côté paternel, commencent les extrapolations rêveuses. Pierre Olivier est dit "gentilhomme du duc de Bourbon ou du prince de Condé", et se relie ainsi d'une part aux Bonaparte: "Madame de Marbeuf, Madame de la Valette, Joseph B. Joséphine B.", et d'autre part au "fief" de Nerval, "ressortant (sic) de la seigneurie de Mortefontaine", solidement enraciné dans le granit du Valois.
A droite du tronc de l'arbre, Nerval a repris le nom de ses parents, "Étienne Labrunie marié à Marie Victoire Laurence (même lapsus que plus haut), et mentionne ceux de ses grands-parents Laurent Pierre Laurent, de Soissons, et Marie Victoire Boucher, d'Ermenonville,de son grand-oncle Louis Duriez et de sa famille, et se cite lui-même avec une précision maniaque: "fils unique Gérard (nom de baptême) Labrunie (nom patronymique) né à Paris en 1808", avec un complément: "nom donné par mon père: Laurency de ma mère Laurence probablement 21 may". Nerval n'est pas né le 21 mai me 22 mai. Le souci arithmologique du chiffre 3 (2+1 du jour de naissance et 3 lettres du mois de mai) est présent également dans la lettre qu'il envoie le 7 mars à son ami Joseph Lingay.
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LA FAMILLE BONAPARTE "RECOMPOSÉE"
Le haut de la page, le plus difficile à déchiffrer et le plus chargé fantasmatiquement, s'organise autour d'un triangle dans lequel il faut, semble-t-il, lire "Europe", autour duquel apparaît la famille Bonaparte "recomposée". En haut, Madame de Marbeuf, sans doute, on l'a vu, Laetitia Ramolino, dont la rumeur fit la maîtresse du gouverneur de Corse Marbeuf. Au-dessous, les noms de Joséphine et Napoléon, encadrant celui, en abrégé de "L.Jos.N." repris par "prince Louis", "mort à trois ans". S'agit-il du premier enfant d'Hortense de Beauharnais et Louis Bonaparte, mort le 5 mai 1807, à 4 ans, dont la rumeur encore avait fait le fils de Napoléon et dont l'empereur voulait faire son héritier? Au-dessous encore on lit "Ep(oux) de José(phine) déjà marié". Il semble que Nerval ait réuni ici dans une construction mythique les deux figures auxquelles il est le plus affectivement attaché dans la famille Bonaparte, Joséphine et Joseph, le seigneur de Mortefontaine de la petite enfance, dont il fera son père de substitution. S'amorce ici le schéma mental qui aboutira à la déclaration de Nerval à Alexandre Weill le 5 mars: "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'Empereur, qui a reçu ma mère à Dantzig". En marge, discrètement mentionné par ses initiales "D. de R.", complété par "prince à 12 ans" le Duc de Reischtadt, fils légitime, mais abandonné par sa mère, l'orphelin de Schoenbrunn. On va le voir plus loin, fin novembre 1839 (date anniversaire de la mort de Mme Labrunie, devenue ainsi une autre Marie-Louise indifférente au sort de son enfant, dont Winnicott aurait dit qu'elle ne fut pas une mère "suffisamment bonne"), Nerval a été saisi de cette angoisse identitaire, né d'interrogations sans réponses sur le statut du fils, sa légitimité et son abandon.
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LA CHUTE ET L'EXIL DE NAPOLÉON
Quittant apparemment le plan fantasmatique pour la réalité historique, la page se déroule ensuite dans la continuité des événements qui ont jalonné la Campagne de France de 1814, les Cent Jours et la Restauration, depuis le Congrès de Châtillon en février 1814 jusqu'au traité d'Aix-la-Chapelle en novembre 1818. La fascination de Nerval pour Napoléon, et particulièrement pour sa chute, son exil et sa mort, remonte à ses tout débuts poétiques. Les titres des Elégies en témoignent :"Adieux de Napoléon à la France", "Le retour de l’exilé" (recueil manuscrit de Poésies diverses, 1824), "La Russie", "Waterloo", "Les Etrangers à Paris", "La Mort de l’exilé" (Napoléon et la France guerrière, recueil publié chez Ladvocat début 1826), fascination sans doute largement entretenue par le Dr Labrunie autour d'événements qu'il a en partie vécus.
Premières victoires de la Campagne de France (14 février Montmirail, 18 février Montereau, 20 Arcis-sur-Aube)
Entrée des Alliés à Paris, (30 mars Montmartre). Le 31 mars, le tsar Alexandre donne audience à la députation parisienne et déclare prendre Paris sous sa protection (Alex - 31 mars). Les Russes défilent rue du faubourg Saint-Martin devant une population hostile, puis de plus en plus favorable à partir des grands boulevards. La famille de Nerval a dû assister à ce défilé. Une petite indication personnelle accompagnée d’un croquis représentant, semble-t-il, les carreaux d’une fenêtre et un cavalier: "oncle, tante D" laisse supposer la présence des Dublanc ou des Duriez qui habitaient respectivement rue St-Martin et rue St-Denis.
Le 1er avril la déchéance de Napoléon (déchéance 1er avril). Le 11 avril est signé le traité de Fontainebleau qui fixe l’île d’Elbe pour résidence à Napoléon, consent à sa famille et à lui-même une rente de 2 millions et 1/2, et donne à Marie-Louise le duché de Parme (11 avril île d’Elbe 2 millions et 1/2 Parme / Plaisance / Guastalla).
Le 12 avril, le comte d’Artois a fait son entrée dans Paris (Cte d’A 12 avril), suivi le 3 mai par son frère le comte de Provence, revenu tout doucement de Londres (Louis 18 à Calais 25 avril 3 may Entrée). Le traité de paix de Paris est signé le 30 mai (paix de Paris 30 may). Liste des négociateurs : Talleyrand, Metternich, Castlereagh, Hardenberg, Rasumowsky. Le 29 juin, une convention est signée à Londres, par laquelle les puissances alliées s’engagent à rester en armes (Alexandre et Frédéric-Guillaume à Londres 7-22 j 1814). Le Congrès de Vienne s’ouvre le 3 novembre (Congrès de Vienne 1er novembre 1814)
Marginalement à droite, des notes concernant le pape Pie VII (Entrée à Rome 24 may) et les rois d'Espagne et de Sardaigne Ferdinand VII et Victor-Emmanuel (Ferd. à Madrid 14 may V. Emm. id.):
Napoléon débarque le 1er mars au golfe Juan (Napoléon à Cannes 1er mars 1815 1500 h.). A Paris, c’est la panique dans les rangs royalistes. Le 19 mars,Louis XVIII s’enfuit vers les frontières du nord, s’installe provisoirement à Lille, puis à Gand. Le 20, Napoléon est arrivé aux Tuileries (Entrée à Paris 20 mars = XVIII Lille Gand). Ici, un souvenir personnel de Nerval enfant qu'il évoque dans Promenades et Souvenirs, la cérémonie du Champ de mai (Champ de may 1er juin pav. de ch.).
Le 15 juin, dans la plaine de Ligny, commence la dernière bataille de Napoléon, contre Blücher, puis contre Blücher et Wellington (15 juin Ligny 180 000h N 170 mille) . Le 16 juin, Ney affronte les Prussiens au carrefour des Quatre-Bras. Brunswick est tué au cours de la bataille (Combat de Ney aux 4 bras Brunswick). Le 18 juin, a lieu la bataille de Waterloo (Napoléon attaque 18 juin) Fouché et Talleyrand sont imposés au gouvernement par Wellington (Fouché chef du gouvernement)
Napoléon rentre à Paris le 20 juin, abdique le 22 (Abd. en faveur de son fils 22 juin 1815), , songe à quitter la France pour les Etats-Unis depuis Rochefort, comme Joseph (pour Rochefort 28), se rend finalement aux Anglais, s’embarque sur le Bellérophon où ont lieu trois jours de pourparlers (Bellérophon 17-18 juillet), avant le départ du navire, d’abord pour l’Angleterre, puis, le 8 août, pour Sainte-Hélène (Ste-Hélène 8 août)
Ici, une citation latine "Quem cursum dederat fortuna peregit", qui est une adaptation d’un vers de l’Enéide, chant IV : c’est Didon qui parle : "Vixi et quem dederat cursum fortuna peregi", j’ai vécu, et j’ai accompli la route que m’avait tracée la fortune.
Le 20 novembre 1815 est signé le 2e traité de Paris, qui confirme et aggrave les conditions du premier : la France est ramenée à ses frontières de 1790 (2e traité 20 novembre 1815 confirme). Liste des négociateurs : le duc de Richelieu, Wessenberg, Metternich, Wellington, Castlereagh, Rasumowsky, Capo d’Istria, Hardenberg, Humbold. Capo d'Istria est à l'origine de la Constitution dont se dota en 1803 la République des Sept Îles, avant de devenir le dirigeant de la Grèce indépendante. Autre cause pour laquelle le jeune Gérard se passionna, écrivant en 1824 un poème en hommage aux résistants d'Ipsara.
Est-ce parce qu’il est originaire du Quercy que Murat a droit à une mention particulière en bas à gauche de la feuille? En apprenant le retour de Napoléon le 20 mars 1815, Murat décide de récupérer son royaume de Naples contre les Autrichiens. Il est battu les 2 et 3 mai à Tolentino et contraint à la fuite le 19 mai (Tolentino 2 et 3 may). Le 20 mai, Michele Carascosa (1774-1853), gouverneur militaire de Naples, signe avec les Autrichiens le traité de Cazalanza qui met fin au règne de Caroline et de son époux Murat (Carascosa capitaine 20 may). Débarqué le 8 octobre au Pizzo, en Calabre, Murat est arrêté et aussitôt condamné à mort par Ferdinand le 12, exécuté le 13 octobre.
Retour à Pie VII en bas de page pour mentionner encore un protocole du Saint Siège le 14 juin 1814 (prot. du Saint Siège 14 juin 1814), probablement en préparation de la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum (Sollicitudo omnium), publiée le 7 août 1814, par laquelle il rétablit la Compagnie de Jésus (août 1814 retour des Jésuites) dont Nerval a dit clairement dès 1826 par la bouche de Beuglant tout le bien qu’il en pense.
Le feuillet se termine par la mention du Congrès d’Aix-la-Chapelle clôturé en novembre 1818. Quant à Friedrich Gentz (1764-1832) c’est un écrivain et diplomate allemand au service de Metternich. Il a été secrétaire au Congrès de Vienne, adversaire des idées révolutionnaires et de Napoléon.
Parmi toutes ces dates, certaines sont soulignées d’un, deux, ou trois traits : 18, à plusieurs reprises, 20, 30, 24, 13, 22, et surtout 1818 en bas de la feuille. Il est difficile de savoir si Nerval attache une valeur symbolique à la date ou au nombre, certains 20, par exemple, pouvant être ou non soulignés. A propos de 18, il faut rappeler le Carnet du Caire, fol 9 r° : "ma mère / le nombre 18".
Enfin, des indications capitales au milieu de ce récapitulatif historique renvoient non plus à Napoléon, mais à Nerval lui-même en des circonstances émotionnellement très lourdes : sous "congrès de Châtillon, 3 février", la lettre grecque Y seule, qui désigne l'état psychique, est précisée sous "Napoléon à Cannes 1er mars 1815", par la mention "santé Y 1841", et sous "Congrès de Vienne 1er novembre 1814" par la mention " Y 18 novembre 1839". Par association, les mois de février et mars renvoient donc Nerval à sa crise de février-mars 1841, et le mois de novembre le renvoie de la même façon à celle de son séjour à Vienne durant l’hiver 1839-40, dont la charge affective ne se libérera complètement que très tardivement dans Pandora. A ces trois Y très nets, il faut en ajouter un quatrième, sans repère de date concernant la vie de Nerval, mais rattaché à Waterloo, devant la mention "à Waver", sous "Nap. att. 18 juin".
Il est temps de se reporter aux événements de Vienne de l'hiver 1839 et de Bruxelles de l'hiver 1840, qui aboutiront à la crise identitaire deux mois plus tard, durant laquelle Nerval fait cette déclaration à Alexandre Weill: "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'empereur".
LE BLASON DES LABRUNIE
En marge, toujours côté paternel, à gauche de l’éventail généalogique, d'une écriture minuscule, séparées en trois parties par des traits et rédigées en plusieurs temps, des notations d'héraldique accompagnées d’un croquis de blason (Aurélia: "L’écume qui surnageait me paraissait former des figures de blazon…"). Il s’agit d’étudier les variantes des armes des Labrunie descendants des chevaliers d’Othon, selon les pays où ils ont essaimé : Périgord, Poitou, Pologne. L'enquête, dit Nerval, est à poursuivre, sans doute conformément au projet exposé à Auguste Cavé dans la lettre du 31 mars 1841, qui sera évoquée plus loin. Les meubles privilégiés sont les croissants, les étoiles, lion d’or, ceps ou pals (Aurélia: "trois enfans percés d’un pal"), croix grecque (que l’on a déjà trouvée au milieu des flammes du pot à feu), monts ( ?), et lion d’argent. Le croquis montre en effet un écu tiercé en barre avec étoiles et croissants, entouré d’ornements extérieurs, cimier surmonté d’une couronne, tenants, et, si l’on se reporte encore à la version primitive d’Aurélia, trois merlettes en pointe. Ces notes ressemblent plus à un récapitulatif de recherches qu’à une création fantaisiste. Tout se passe comme si Nerval étudiait à partir de documents qu’il a ou a eu sous les yeux les variantes du blason des Labrunie en Périgord, puis en Poitou, et enfin en Allemagne ou Pologne.
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L'ARBRE GÉNÉALOGIQUE PATERNEL
Au centre, Nerval a dessiné l'arbre généalogique paternel qu'il termine par une sorte de pot à feu où brûle la croix grecque. La souche est constituée par les parents d'Étienne Labrunie, Joseph Labrunie et Marie Thérèse Dublanc. L'arbre se ramifie en plusieurs branches, de gauche à droite Lamaure, à partir du frère cadet d'Étienne Labrunie, Delpech, Boé, Duburgua, Laville de Lacépède, Dublanc, Paris de Lamaury, Chédeville et Montméjean. Sur cette famille, originaire d'Agen, Nerval est très bien renseigné et n'a rien inventé, les archives d'état civil de la commune d'Agen le vérifient. C'est au-delà de ces filiations réelles, nettement limitées par le mot "authentique" en gros caractères, que commencent les extrapolations rêveuses. En Béarn, en Corse, en Espagne, en Gascogne, des noms illustres et des propriétés fabuleuses viennent rehausser l'éclat des Labrunie et des Dublanc: terres de Quissac, domaine des Pomerettes "dans le style d'Henri 4", Cazabone "terres seigneurie". Plus surprenant ici, le nom de Duburgua, présenté comme membre de la famille de Nerval. Le destin tragique de Justin Duburgua (1780-1803), qui fut sans doute un camarade d'enfance de son père, a frappé Nerval qui en fait le narrateur et héros d'Un Roman à faire en 1842. Un dessin légendé "tour et pont" figure à la racine de l'arbre, complété par la mention "toujours 3 enfants", désignant les trois enfants Labrunie, Étienne, le père de Nerval, Jean son frère, et Marie Anne sa soeur.
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PARTIE DROITE DU DOCUMENT
Commençons par la partie droite. Malgré son apparente confusion, la page s'organise de façon très structurée comme un récapitulatif des informations que Nerval a pu glaner sur sa double ascendance. Séparée en deux horizontalement, la page offre tête-bêche le côté paternel et le côté maternel, tous deux installés en éventail autour d'un tronc grossièrement griffonné. L'arbre proprement dit tient donc la place centrale, et tout autour, dans ce qui restait de place sur la feuille, Nerval a ajouté des notations complémentaires que nous allons détailler.
LA BRANCHE ITALIENNE DES LABRUNIE - GIUSEPPO LABRUNÖE
A droite de l'arbre, sous la croix grecque, la couronne comtale et la rubrique en caractères grecs de LEPANTE, apparaît une nouvelle généalogie des Labrunie, branche italienne cette fois, ayant pour ancêtre Giuseppo (Joseph) Labrunöe, originaire de Corte et ayant essaimé en Bourgogne au 16e siècle, et en Gascogne au 19e. L'étymologie du nom de Labrunie n'est plus germanique, mais grecque:BRONOS - BROUNOS, évocation du nom de Jupiter tonnant, maître de la foudre, attribut de Napoléon (sonnet à Ida Dumas: "Mais le César romain nous a volé la foudre..."). La recherche topographique rejoint et confirme l'enquête étymologique: les mentions "Italie 16e siècle", "Corte origine", puis en biais "buona parte" lient ce Giuseppo (Joseph) Labrunöe à la famille Bonaparte en suggérant les mêmes origines italiennes que celle de la famille corse des Bonaparte. Las Cases rappelle au chapitre 1 du Mémorial de Sainte-Hélène combien Joseph en particulier était féru de généalogie et tenait aux origines aristocratiques florentines des Buonaparte. C'est dire qu'à ce stade de l'élaboration mythique, Nerval prolonge l'ascendance germanqique des chevaliers d'Othon qu'il a posée au début par une ascendance italienne qui permet l'amalgame avec les Bonaparte. Tout se passe comme s'il était en train d'opérer par le biais du héros Labrunöe, héros de la foudre et du tonnerre, un transfert d'un " père" à l'autre. Le héros italien est toujours un Labrunie, mais il s'appelle Giuseppo / Joseph. Indice plus significatif encore: alors que nous sommes du côté maternel, et non plus du côté des Labrunie, le nom de Labrunöe est relié par un trait au tronc de l'arbre généalogique au niveau de l'union de la mère et du père de Nerval: "Ét. L. marié à M. Victoire Laurence".
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LES SEIGNEURS DE MORTEFONTAINE ET LE FIEF DE NERVAL
La mention du fief de Nerval (que nous avons vue attachée au nom de Begat), vassal des seigneurs de Mortefontaine, appelle à gauche la liste de ces derniers, sous la rubrique "Wal loys" (Valois): "Prince de Condé, suzerain, Le Pelletier (sic) seigneur, Joseph Bonaparte, marié, remarié, Baronne de Feuchères", et de leurs voisins à Montmélian, Charlepont, Ermenonville, à "trois lieues de Senlis, deux de Chantilly". C'est toute la géographie de l'enfance et de l'adolescence de Nerval, telle qu'elle est évoquée dans Angélique et dans Sylvie qui se dessine là, au centre de laquelle il place fantasmatiquement sa propre terre ancestrale, dont il peut par conséquent légitimement porter le nom. Solidement enraciné dans le granit, la "terre de Nerval ou Nerva", Nerval a représenté le fief qu'il rêvait de reconstituer: "J'ai écrit à Mme Alexandre Labrunie pour les arrangements relatifs à notre terre... Je la paierais en annuités ou autrement, quand je saurai le prix actuel de la terre dans le pays. Nos fermiers ont deux autres lots revendus par mes autres cousins, et en s'entendant avec eux, on referait en partie l'ancienne propriété de mon grand-oncle Olivier Béga" écrit-il à son père le 22 octobre 1853.
PROJET D'ITINÉRAIRE DE VOYAGE
Enfin, tout à fait en haut à gauche, Nerval a tracé comme un aide mémoire en vue du projet à présentet à Cavé, l'itinéraire qu'il se propose pour un voyage d'étude sur l'origine des races et leurs migrations. Les étapes, Bar ris (la barque d'Isis), Orléans, l'Auvergne et le Mont d'Or, Bergerac, Pau, Nérac, Marseille, Corte, Constantinople, croisent le nom de Joseph Bonaparte, roi de Rome et de Naples.
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SCHÉMA " ÉTYMOLOGIE, RACE, PAYS"
Dans l'autre sens de la feuille, trois lignes schématisent la théorie de Nerval sur les races. Trois noms, Constantin, Napoléon et Tétricus, représentent trois races, grecque, latine et celtique, caractérisées anthropologiquement par la morphologie de l'oeil, de la main et du pied. C'est de cette théorie qu' Alexandre Weill eut une démonstration pratique (et humoristique) en venant voir Nerval rue de Picpus le 5 mars. Notons l’importance du mot "étymologies", placé bien en évidence entre deux barres horizontales. La "science du vrai sens des mots" met clairement en relation de correspondance ou d’analogie le mot et la chose, le signifiant et le signifié, le signe de la race, la personne qui l’incarne et le mot qui la désigne, avec une égale puissance opératoire du verbe, et singulièrement des noms propres. La quête étymologique est liée également ici à la conception de l'histoire et de son accomplissement que lui a révélé son travail du Second Faust, et particulièrement la scène de descente de Faust chez les Mères: "Il n'y a pas de nuit des temps."
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PARTIE GAUCHE DU DOCUMENT
Sur la partie droite du feuillet, les Bonaparte ont fait deux fois leur apparition, à partir de l'ancêtre italien Giuseppo Labrunöe, et parmi les seigneurs de Mortefontaine, en la personne de Joseph Bonaparte. La partie gauche leur laisse toute la place, en "recomposant" fantasmatiquement la famille dans un premier temps, pour détailler ensuite des étapes de la chute et de l'exil de Napoléon.