SYLVIE LÉCUYER

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mise à jour: 17/10/09

L'ami Justin Duburgua

Dans sa Généalogie, Nerval place Duburgua au coeur de sa propre famille, entre l’évocation de Cazabone, terres et seigneurie, et les Dublanc, propriétaires des Pommerettes. Duburgua, dit-il, "Auteur et officier distingué, envoyé à St-Domingue par le gouvernement impérial ­ mort à son arrivée ­ a été longtemps en Italie ­ mort à Saint-Domingue ­ cousin des Laville de Lacépède , deux soeurs vivantes ­ Macary, Anthoine". En bas de l’arbre paternel, apparaît aussi le nom de Monméjean. Que savons-nous de Justin Duburgua?

Les archives privées et les registres d’état civil d’Aiguillon (Lot-et-Garonne), montrent que le père de Justin, Pierre François Duburgua, est maître chirurgien, "accoucheur des femmes pauvres" précise le Registre des comptes de la ville pour la période 1779-1781. Il est lui-même fils de Bertrand Duburgua, "maître chirurgien juré", qui en 1752, marie sa fille Louise, et en 1757 sa fille Marianne, paroisse St-Félix-St Pierre d’Aiguillon. Pierre François et son épouse Marguerite Tartas ont quatre enfants connus : Pierre, décédé le 23 avril 1776, à l’âge de huit ans, Charles, né le 8 mars 1769, Marie, née le 1er décembre 1773, et notre Justin, pour lequel l’acte de baptême est perdu dans les déchirures et lacunes du registre de l’état civil.

Les Duburgua sont ce que l’on peut appeler une famille de notables à Aiguillon. Le registre des dépenses de la ville pour la période 1734-1737 fait état d’une rémunération de 300 livres à Duburgua, prêtre, pour la prédication de l’Avent et du Carême. Un Jean Duburgua (1741-1770) est notaire royal, paroisse de Granges, un Joseph Duburgua est huissier royal à Prayssas. Dans la période qui nous occupe, c’est un Duburgua qui est vicaire de la paroisse St Félix-St Pierre d’Aiguillon.

Nous verrons que Justin était "à peine sorti de l’enfance" en 1793, quand il s’enrôle dans l’armée de la République. On peut donc situer sa naissance à Aiguillon entre 1775 et 1777. C’est l’âge d’Etienne Labrunie, né en 1776, dont il est permis de penser qu’il fut le condisciple. C’est peut-être le père de son ami Justin qui donna à Etienne Labrunie le goût de la médecine, et tout spécifiquement celui de la gynécologie, c’est avec Justin qu’il a rêvé adolescent gloire militaire et service de la patrie.

Le 23 Germinal an XII (13 avril 1804), Saint-Amans prononçait devant ses collègues de la Société savante d’Agen la notice nécrologique de leur tout jeune confrère, mort l’année précédente. Justin Duburgua était né à Aiguillon. "Il sortait à peine de l’enfance, lorsqu’en 1793, les dangers de la patrie furent proclamés". Par patriotisme, mais surtout "par amour de la gloire" dont il était "électrisé", l’adolescent s’engage, reçoit un sabre symbolique (comme le lieutenant Desroches, engagé à 14 ans, à qui il faut faire un fusil adapté à ses faibles forces, dans Le Fort de Bitche, souvenir de la Révolution, publié par Nerval en juin 1839), et part pour l’armée des Pyrénées occidentales, puis pour l’Italie. Là, tout en étant attaché au service des hospices militaires, il se remet aux études "dévoré de l’amour des sciences", devient l’ami et le disciple de Spallanzani, Fontana, Scapoli, Barattieri, et membre de l’Académie royale de Plaisance.

Dix ans plus tard, dit Saint-Amans en arrondissant un peu, il rentre en France, vient à Paris parfaire ses études, et est nommé "professeur de physique et de chimie au Cap-Français". Parti à Saint-Domingue en "fructidor an X", il y travaille quelques mois sur la flore et la faune de l’île avant d’être enlevé par l’épidémie de fièvre qui ravage alors Saint-Domingue. Il laissait trois ouvrages, publiés ensemble chez des libraires parisiens en 1803 : Le Newtonianisme de l’amitié, l’Eloge du comte Barattieri et un Essai sur les sensations de l’odorat et du goût.

Avant de partir pour Saint-Domingue, Justin Duburgua a déposé chez le libraire Allut, rue St-Jacques, un double manuscrit, l’Eloge du comte C. Barattieri, de Plaisance et Le Newtonianisme de l’amitié, à paraître en un volume.

L’Eloge commence par une courte autobiographie qui explique comment Justin fit la connaissance du savant italien Barattieri : "Arraché du sein de l’instruction par la loi qui m’appelait aux armes, je fus privé, malgré moi, de ces leçons sublimes qui rendent l’homme digne de lui-même, pour payer à la patrie la dette que chacun de ses enfans lui doit."

En Italie, il découvre avec ravissement un milieu savant très accueillant et actif. Il se lie d’amitié à Plaisance avec Barattieri, en qui il semble reconnaître une âme soeur : "Né avec un coeur sensible et brûlant, il fut plus affecté que d’autres du sort rigoureux qui le condamnait, comme cadet de famille, à ne jamais prétendre au doux nom d’époux et de père . Il sut supporter ses maux en imposant silence aux passions qui lui criaient de braver l’usage barbare qui le vouait à d’éternels regrets. Miné par la douleur, il voulut fuir le climat où tout lui semblait plein de l’objet auquel il devait renoncer : il chercha le calme en voyageant..." Situation de cadet de famille, passion malheureuse, divertissement par le voyage, tout cela ne manque pas d’évoquer Justin lui-même, et, dans une mise en abîme, son double, l’auteur des lettres d’ Un Roman à faire.

Justin Duburgua admire encore chez le savant italien la compassion qui le met à l’écoute des pauvres : "Le comte Barattieri était bon, sensible, doux, mais vif et fier envers ceux qu’il n’estimait pas ; trop franc peut-être, pour vivre à la cour... Le peuple dont le témoignage n’est jamais faux, avait pour lui autant d’amour que de vénération." Il semble y avoir là le souvenir ému de la compassion qui animait aussi Pierre François Duburgua, médecin des pauvres. C’est avec la violence du chagrin de qui a perdu un père que Justin Duburgua termine : "ta perte est irréparable!... ta mort est pour moi la nuit des tempêtes : j’errerai seul dans le dédale de la vie..."

Comment, en lisant ces lignes, Nerval ne se serait-il pas senti concerné par l’aveu de cette angoisse de la perte et de l’absence ? Et plus encore peut-être par la peinture que fait Duburgua de son propre tempérament de mélancolique dans son Avant-Propos : "Solitaire au milieu de tous, éloigné de ces plaisirs qui font le charme de mon âge, le malheur, un caractère triste me portèrent à chercher dans les sciences, des consolations que je ne pouvais trouver ailleurs. L’étude absorba tous mes momens ; et si je ne fus pas heureux, j’appris à supporter mes maux."

Le projet du Newtonianisme de l’amitié , dit Duburgua dans son Avant-Propos, est né du hasard d’une rencontre : "J’avais un ami que l’infortune avait plus cruellement frappé que moi : arraché du sein de l’instruction, par la loi qui l’appelait aux armes ; sans appui, sans fortune, il allait perdre tous les fruits d’une éducation première, lorsque je m’efforçai de le soutenir dans cette pénible circonstance. A dix-huit ans, l’amitié me força de m’instruire pour deux". Si l’on ne savait qu’Etienne Labrunie n’a jamais été incorporé à l’armée d’Italie, on aurait aimé imaginer que l’ami sans fortune, c’était lui.

Le modèle littéraire du Newtonianisme , ce sera Algarotti, que reçurent Madame du Châtelet et Voltaire à Cirey. Et quand la comtesse Roxane de Somaglia, femme savante du petit cercle que fréquente Duburgua, lui demande pourquoi son élève n’est pas une femme en ajoutant : "Il m’eût été si doux d’être la vôtre", Justin a cette dérobade toute nervalienne : "Non, madame, je n’ai pas dédaigné votre sexe, je l’ai redouté : voilà mon excuse".

Reste à affronter le jugement public : "Qu’il est effrayant ce premier pas qu’on fait dans la carrière littéraire ! oh ! que je plains ceux qui ont comme moi la manie d’écrire... Mes nuits sont troublées par des songes nés de la confusion de mes idées pendant le jour". Inutile de souligner ici encore l'accent proprement nervalien dans l'évocation de la surexcitation nerveuse provoquée par l'excès d'activité cérébrale, et des "songes nés de la confusion des idées" qui en découlent.

Ce jugement, Justin Duburgua n’aura pas à l’affronter, puisqu’il s’embarque pour Saint-Domingue en fructidor An X (août 1802). Sait-il dans quel enfer il va tomber ? En janvier 1802, l’expédition de St-Domingue, sous le commandement du général Leclerc, a débarqué sur l’île. Toussaint Louverture est arrêté et embarqué pour la France. Les émeutes et les massacres ne s’arrêtent pas pour autant. Toussaint Louverture fait la traversée de St-Domingue en France dans le même temps que Justin Duburgua la fait dans l’autre sens, et meurt de pneumonie au fort de Joux le 7 avril 1803, au moment où Duburgua meurt de fièvre jaune au Cap-Français. A noter que la famille de Toussaint fut exilée à Bayonne, puis à Agen. Est-ce la raison de la présence du nom de Saint-Domingue en plusieurs endroits de la généalogie paternelle et de l'importance que donne Nerval au nom de Lamaure dans sa Généalogie?

Il y avait, dans le destin tragique de Justin Duburgua largement de quoi alimenter la rêverie de Nerval. En 1834, de passage à Agen, il a vu Charles Duburgua le frère de Justin, et peut-être sa ou ses soeurs. A-t-il reçu d’eux des souvenirs, et pourquoi pas, découvert ainsi le "paquet de lettres écrites sur papier assez gros, qui gisait sous le noeud d’un ruban passé au fond d’une valise d’officier de marine" qu’il évoque en prologue d’Un Roman à faire, émouvants souvenirs remontés à sa mémoire dans les jours de détresse de 1841 ? En tout cas, fin 1842, il décide de publier les lettres du "chevalier Dubourjet", comme un devoir pieux "à l’égard d’une âme qui a réellement pensé et souffert".