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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE NERVAL - tous droits réservés @

 

Jules Janin (1804-1874)

Jules Janin a su se faire connaître très tôt comme feuilletoniste. Bien introduit dans les milieux littéraires, il a fait rencontrer à Nerval débutant Laurentie et Harel. Entré au Journal des débats en 1829, il y tient la Chronique des Lundis. C’est dans ce cadre qu’il publie, le lundi 1er mars 1841 un article intitulé "Gérard de Nerval", éternelle revanche des médiocres, véritable "épitaphe" à laquelle Nerval répondra : "De sorte, mon cher Janin, que je suis le tombeau vivant du Gérard de Nerval que vous avez aimé, produit et encouragé si longtemps", et qu’il citera tout au long onze ans plus tard dans la préface de Lorely pour en faire reproche à Janin. Voici le début de l’article:

Gérard de Nerval

Ceux qui l’ont connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute l’innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il s’était fait, en grand silence, une renommée honnête et loyale, qui ne pouvait que grandir. C’était tout simplement, mais dans la plus loyale acception de ce mot-là : la poésie, un poète, un rêveur, un de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas un bourgeois ne voudrait donner sa fille en mariage même sa fille borgne et bossue ; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l’imagination éveillée, l’œil à demi fermé, l’homme sage, ce qu’on appelle des hommes sages, se dit à lui-même : - Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi ! Vous auriez mis celui là au milieu d’une élection quelconque, que pas un électeur ne lui eût donné sa voix pour en faire le troisième adjoint à M. le maire ; dans la garde nationale, tout ce qu’il eût pu jamais espérer, c’eût été d’être nommé caporal par dérision et avec le consentement de son épicier, de son bottier, ou de son marchand de bois. Mais de tous les honneurs de ce monde il ne s’inquiétait guère, le pauvre enfant.

Il vivait au jour le jour, acceptant avec reconnaissance, avec amour, chacune des belles heures de la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été riche un instant, mais par goût, par passion, par instinct, il n’avait pas cessé de mener la vie des pauvres diables. Seulement il avait obéi plus que jamais au caprice, à la fantaisie, à ce merveilleux vagabondage dont ceux-là qui l’ignorent disent tant de mal. Au lieu d’acheter avec son argent de la terre, une maison, un impôt à payer, des droits et des devoirs, des soucis, des peines et l’estime de ses voisins les électeurs, il avait acheté des morceaux de toiles peintes, des fragments de bois vermoulu, toutes sortes de souvenirs des temps passés, un grand lit de chêne sculpté de haut en bas ; mais le lit acheté et payé, il n’avait plus eu assez d’argent pour acheter de quoi le garnir, et il s’était couché, non pas dans son lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d’emprunt. Après quoi, toute sa fortune s’en était allée pièce à pièce, comme s’en allait son esprit, causerie par causerie, bons mots par bons mots ; mais une causerie innocente, mais des bons mots sans malice et qui ne blessaient personne. Il se réveillait en causant le matin, comme l’oiseau se réveille en chantant, et en voilà pour jusqu’au soir. Chante donc, pauvre oiseau sur la branche ; chante et ne songe pas à l’hiver. – Laisse les soucis de l’hiver à la fourmi qui rampe à tes pieds (...)

 

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caricature de Jules Janin dans le Charivari, en 1841

Le Journal des Débats du 1er mars 1841. L'article de Janin est en première page, en bas, sur 4 colonnes

 

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