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mise à jour 15/04/10
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"Moi, je descends de Napoléon"
Pierre Olivier et le clos Nerval
les propriétaires de Mortefontaine
Le fonds Lovenjoul de la Bibliothèque de l'Institut conserve, de la main de Nerval, un document extraordinaire, que l'on a appelé quelquefois généalogie fantastique, ou même délirante, et que nous préférons qualifier de rêveuse, au sens où dans le cadre essentiellement intime d’un feuillet destiné à un usage personnel, donc libre de toute censure, la rêverie opère un véritable travail psychique sur soi, en vue de métamorphoser des origines reconnues authentiques, mais vécues comme frappées d’inconsistance. Balzac disait que la vanité était cause de la folie de Nerval, c’est vrai, si vanité signifie vacuité identitaire, expérience existentielle du vide et de l’absence en soi, que la rêverie a pour fonction de somptueusement compenser ici par le trop plein de filiations illustres.
Ce feuillet, format 21 x 26,3 cm plié en deux, Nerval l’a rempli tête-bêche de sa minuscule écriture. La moitié gauche est constituée de notes et de dates à valeur symbolique, puisque certains chiffres et certaines lettres sont soulignés, concernant la famille Bonaparte et la fin de l’épopée napoléonienne. La moitié droite, au graphisme superbe, dessine l'arbre généalogique de la double ascendance de Nerval, maternel dans le même sens que la partie gauche, paternel dans l'autre sens.
On ignore comment le feuillet est entré dans la collection Lovenjoul. C'est un document intime, que Nerval a dû conserver dans les papiers personnels soigneusement roulés, dont il dit dans Aurélia avec quel bonheur il les a classés et relus une fois son déménagement fait chez Emile Blanche en octobre 1853 à Passy: "Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes notes" (Aurélia, II, 6). Gautier et Houssaye, ont débarrassé la chambre après sa mort et trié ses papiers. Houssaye ne s'intéressait guère qu'à ce qui pouvait servir sa propre image. Il est donc probable que c'est Gautier qui fut le dépositaire de notre feuillet, d'autant plus qu'il a travaillé avec Michel Lévy à l'édition des Oeuvres complètes de Nerval, et que Lévy était le conseiller de Spoelberch de Lovenjoul dans la constitution de sa collection de documents littéraires du XIXe siècle, aujourd'hui à l'Institut.
Ce document est contemporain de la crise de délire de février-mars 1841. Les dates mentionnées sur la partie gauche et les informations concordantes d’une part avec la correspondance de Nerval à ses amis Joseph Lingay et Paul Bocage, Théophile Gautier, Alexandre Weill et Auguste Cavé début mars 1841, et d’autre part avec la version primitive du début d’Aurélia, relatant l’expérience, explicitement datée, du délire ( "Ce fut en 1840 que commença pour moi cette Vita nuova. – Je me trouvais à Bruxelles…") le prouvent.
Tout un faisceau d’indices convergents montre que la crise de 1841 est déterminée par une recrudescence de l’angoisse de Nerval à l’égard de ses origines, crise identitaire indissolublement liée aux événements de Vienne de l’hiver 1839-1840, puis aux événements de Bruxelles de décembre 1840, qu’il n’apprivoise dans ce double feuillet qu’en en construisant la fable, qui commence par la déconstruction des origines réelles pour jeter les bases des origines mythiques.
La partie droite seule a fait l’objet d’un premier essai de déchiffrement, assez fautif, et d’interprétation par Jean Richer dans Nerval, Expérience et création, sur lequel s’est fondé l’étude de Jean-Pierre Richard "Le nom et l’écriture" dans Microlectures. Or les deux parties s'éclairent réciproquement et l'on ne peut fonder un essai d'interprétation que sur une lecture d'ensemble. Nous proposons ici une transcription intégrale du document, partie par partie pour plus de clarté, établie sur l’original conservé à la Bibliothèque de l’Institut, fonds Lovenjoul.
AUX ORIGINES - LA GÉNÉALOGIE DÉLIRANTE |
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le document tel qu'il se présente déplié
LA PARTIE DROITE DU DOCUMENT |
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Malgré son apparente confusion, la page s’organise de façon très structurée comme le brouillon d’un récapitulatif des informations que Nerval a pu glaner concernant sa double ascendance "authentique". Séparée en deux horizontalement, elle offre tête-bêche le côté paternel et le côté maternel, tous deux installés en éventail autour d’un tronc grossièrement griffonné et ponctué de cercles représentant les différentes branches et générations : Olivier, Boucher, Laurent, Duriez d’une part, Lamaure, Delpech, Boé, Labrunie, Duburgua, Laville de Lacépède, Dublanc, Paris de Lamaury, d’autre part.
En tête de page, d'une écriture appliquée, et sous le titre: "Généalogie d’après des renseignemens pris à Francfort le plus récemment vers 1822", une note rappelle les origines germaniques de la famille Labrunie. Trois chevaliers d'Othon, venus s'installer respectivement en Poitou, dans le Périgord et dans les environs de Nîmes, ont ensuite essaimé à travers toute l'Europe, en Italie, Pologne, Irlande, Angleterre, Espagne. Un schéma montre où demeurent encore, au long de la Dordogne, les trois terres "de Coux, d'Urval et de la Prade".
Entre Lalinde et Le Buisson de Cadouin, la Dordogne dessine effectivement deux sinuosités au long desquelles se trouvent les villages du Coux et d'Urval. La Prade n’existe pas en Dordogne en tant que commune, mais Nerval fait plus loin le rapprochement entre un Labrunie de La Prade , et Martel-en-Quercy, son lieu de résidence. Martel-en-Quercy est à 5 kms de la Dordogne, ce fut au Moyen-Age l’une des villes les plus importantes de la vicomté de Turenne, située aux confins du Quercy, du Périgord et du Limousin, devenue un véritable Etat après les croisades, et dont le nom figure ici sous La Prade sous la forme "Touraine" comme plus loin marginalement sous la triple forme "Turreyne, Turenne, Touraine", glissement verbal sur lequel nous reviendrons. A noter au passage l’existence avérée aux Archives de la Défense de deux Guillaume Labrunie, nés à Martel en 1763 et 1795, et un Labrunie Laprade, sans indication de date et lieu de naissance, pensionné en 1820.
Suivent des spéculations étymologiques sur Broun ou Brunn (on lit bien Brunn), Bruck et ses dérivés, dont Brouckère qui est le nom d’un libraire de Bruxelles avec qui Nerval fut en contact durant l’hiver 1840 à propos des problèmes de contrefaçons belges des éditions françaises, Browny et enfin Brunhild, jouant de la proximité sonore entre le nom de Labrunie et les vocables germaniques. Nerval traduit correctement Bruck par pont, mais ajoute : "Broun ou Brunn signifie tour", alors qu’il traduira correctement, dans l’autre sens de la feuille Schoenbrunn par belle fontaine. Lapsus entre la tour, masculine, et l’eau, féminine... Un dessin légendé "tour et pont" figure à la racine de l’arbre généalogique, à côté de "toujours 3 enfants".
Dans deux encadrés, à droite, on lit la mention de "Bruniquel, château et ville en Auvergne" (il n’y a de Bruniquel que dans le Tarn-et-Garonne) et celle de "Dordogne", prenant sa source au Mont Dore, et "Dwina D’or D’Wina", que l’on trouvera à nouveau au bas du descriptif du blason. Se trouvent ainsi associées la Dordogne en Périgord et la Dwina russe. La version primitive d’Aurélia, dans le récit des états hallucinatoires de février 1841, rue de Picpus, est éclairante: "Pendant trois jours je dormis d’un sommeil profond rarement interrompu par les rêves. Une femme vêtue de noir apparaissait devant mon lit et il me semblait qu’elle avait les yeux caves... Cette femme était pour moi le spectre de ma mère, morte en Silésie. Un jour on me transporta au bain. L’écume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon et j’y distinguais toujours trois enfans percés d’un pal, lesquels bientôt se transformèrent en trois merlettes. C’étaient probablement les armes de Lorraine. Je crus comprendre que j’étais l’un des trois enfans de mon nom, traités ainsi par les Tartares lors de la prise de nos châteaux. C’était au bord de la Dwina glacée. Mon esprit se transporta bientôt dans un autre point de l’Europe, au bord de la Dordogne, où trois châteaux pareils avaient été rebâtis. Leur ange tutélaire était toujours la dame en noir, qui dès lors avait repris sa carnation blanche, ses yeux étincelants et était vêtue d’une robe d’hermine tandis qu’une palatine de cygne couvrait ses blanches épaules..." Marginalement, Nerval a noté: "La Brownia ".
Quelqu’un est-il réellement allé, en 1822, faire des recherches à Francfort sur la généalogie des Labrunie? Nerval avait 14 ans. On ne sait rien ou presque de son adolescence avant son entrée à Charlemagne justement cet automne-là. A-t-il pu faire un voyage en Allemagne, sorte de pèlerinage du souvenir avec son père, dont on va voit par ailleurs qu’il lui a donné quantité d’informations sur l’histoire de sa famille. On sait que Nerval fit plusieurs séjours à Francfort, le premier en septembre 1838 avec Dumas. Mais dans la lettre qu’il écrit de cette ville à son père le 18 septembre, il n’y a aucune trace d’un éventuel passage antérieur.
LE CÔTÉ PATERNEL |
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Au centre, tête-bêche, occupant la plus grande partie de la page, l'arbre généalogique paternel et maternel, est solidement verrouillé en son centre, et complété du dessin légendé "tour et pont". Les notations s’y chevauchent dans les deux sens de la feuille: "une soeur, deux frères" dans un sens et "toujours 3 enfants" dans l'autre, pour désigner les trois enfants Labrunie, Etienne, le père de Nerval, son frère Jean et sa soeur Marie Anne (Aurélia: "L'écume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon et j’y distinguais toujours trois enfans percés d’un pal…") Nerval ne semble pas avoir eu connaissance d'un quatrième enfant, Magdeleine, née à Agen le 6 janvier 1780, qui eut pour parrain Gérard Dublanc, comme Nerval, mais qui mourut sans doute en bas âge.
Au coeur du côté paternel, en caractères plus épais, les deux noms de J. (Joseph) Labrunie et de Marie Dublanc, les parents d'Etienne Labrunie, discrètement rappelés d'ailleurs en haut à droite de la feuille : "Joseph L. et Marie D." marquent l’origine de l’arbre paternel qui se ramifie en différentes branches, extrêmement documentées, reliées entre elles et ponctuées de cercles indiquant les personnes, surmontés d'une croix pour, semble-t-il, les décédés. De gauche à droite, Lamaur (que Nerval orthographie toujours sans e) , reliés à Jean Labrunie (Jeanne Lamaure était l’épouse de Jean Labrunie,), Boé, Bois ou Des Bois (non identifiés), Delpesch, Maurat, Duburgua et Laville de Lécépède, et enfin Dublanc et leurs alliés, Paris de Lamaury, Chédeville et Saint-Projest, puis de Monméjean. Il importait de mesurer le degré d’authenticité de ces filiations pour comprendre le mécanisme de métamorphoses qui va suivre. Or toutes ces filiations se sont vérifiées en consultant les archives d’Agen. Les Delpech et les Boé sont entrés dans la famille Dublanc trois générations avant Nerval, par le mariage en 1745 de Guillaume Delpech avec Marie Thérèse Dublanc, fille de Martin Dublanc et Catherine Laville, et celui de Gérard Boé, fils du libraire Jean Boé, avec Françoise Dublanc, fille des mêmes Martin Dublanc et Catherine Laville. Les Labrunie y entrent à la génération suivante par le mariage en 1776 de Marie Thérèse Dublanc (nièce de la précédente) avec Joseph Labrunie, dont la soeur épouse la même année Jean Moura. Nerval est donc l'arrière arrière petit-fils de Martin Dublanc et Catherine Laville (est-ce une Laville de Lacépède?), l'arrière petit-neveu de Guillaume Delpech et de Gérard Boé, le petit-neveu de Jean Moura.
L’arbre généalogique proprement dit se termine par une sorte de pot à feu, dont les flammes entourent une croix grecque. Au-dessus, Nerval a réparti en éventail plusieurs lieux géographiques assortis de noms, sorte d’extrapolations de sa famille, qui constituent pour lui autant de pistes de recherches de parentèle ou de propriétés : de gauche à droite : Saint-Domingue-L. (sans doute pour Lamaur si l’on se reporte un peu plus bas : "alliance avec les Lamaur, famille de Saint-Domingue"), Béarn / terres de Quissac, Corse / Gatingaÿ, Espagne / Afrincado ou Afrancado, rapproché de St-Affrique, (que Nerval orthographie avec un seul f), Gascogne / Les Pommerettes, domaine "appartenant à la dernière Labrunie par héritage" (cette indication est reliée d’un trait à "2 frères, une sœur", il s’agit donc de Marie Anne, la sœur d’Etienne), Cazabone, "succession encore en litige de 400 mille livres, héritages considérables" partagés entre les Labrunie et les Dublanc. Les noms de Cazabone et des Pommerettes se situent dans l'éventail à proximité immédiate de Duburgua et des Laville de Lacépède. "Duburgua, Auteur et officier distingué, envoyé à St-Domingue par le gouvernement impérial – mort à son arrivée – a été longtemps en Italie – mort à Saint-Domingue – cousin des Laville de Lacépède , deux sœurs vivantes – Macary, Anthoine". Ici encore, les archives privées et les registres d’état civil du Lot-et-Garonne, communes d'Aiguillon et d'Agen, sont éclairants : Les Duburgua sont ce que l’on peut appeler une famille de notables à Aiguillon. Le père de Justin était chirurgien. Le registre des dépenses de la ville pour la période 1734-1737 fait état aussi d’une rémunération de 300 livres à Duburgua, prêtre, pour la prédication de l’Avent et du Carême. Un Jean Duburgua (1741-1770) est notaire royal, paroisse de Granges, un Joseph Duburgua est huissier royal à Prayssas. Dans la période qui nous occupe, c’est un Duburgua qui est vicaire de la paroisse St Félix St Pierre d’Aiguillon. Peut-on pour autant établir un lien de parenté avec les Dublanc ou les Labrunie ? Seul l’acte de baptême de Jean Labrunie (9 mars 1781), frère d’Etienne fait apparaître le nom de Françoise Macary, donné dans sa généalogie par Nerval comme celui d’une sœur de Justin Duburgua. L’indice est mince.
Dans cette même paroisse St-Félix a lieu, le 1er septembre 1755, le mariage de Jean Joseph Médard de Laville, écuyer, seigneur de Lacépède, et de demoiselle Marie de Lafont, dont le fils, Bernard Germain Etienne, sera baptisé le 27 décembre 1756, dans la paroisse St-Hilaire d’Agen. Le parrain est messire Bernard de Nègre, qui signe Cazabonne de Nègre, et la marraine Rose de Pommaret. Ce baptême n’a pas pu passer inaperçu chez les Labrunie et les Dublanc, dont les noms fourmillent dans les registres de la paroisse St-Hilaire de cette période. Ces noms de Cazabonne - aves 2 n- et de Pommaret ont dû rester dans les mémoires. Pourquoi ne se seraient-ils pas transformés en Cazabone - avec 1 n - et Pommerettes, ainsi transmis à Nerval, ou transformés par lui ?
Bernard Germain de Laville fait enregistrer un acte en date du 14 août 1779, concernant son blason, où il revendique "en vertu de l’honneur de descendre par les femmes des maisons de Lorraine et de Bourgogne..." le droit de "continuer à l'exemple de ses ancêtres d'écarteler ses armes de celles de Lorraine et de Bourgogne". Les maisons de Lorraine et de Bourgogne… encore une préoccupation de Nerval qui nous renvoie aux croix de Lorraine de la Généalogie et à l’ascendant mythique Giuseppo Labrunoë que nous allons trouver plus loin.
C’est ce même Bernard Germain Etienne de Laville de Lacépède qui soutiendra la candidature d’Etienne Labrunie en janvier 1808 à un poste de médecin militaire en écrivant: "J’aime et j’estime beaucoup M. Labrunie à la famille duquel la mienne a toujours pris beaucoup d’intérêt".
A sa gauche comme à sa droite, l’éventail se rattache à la famille "authentique" de Nerval, le mot étant mis nettement en exergue par sa taille et son graphisme. C’est dire que Nerval entend faire ici clairement la distinction entre généalogie réelle, que les archives vérifient, et la spéculation qui en découle par extrapolation par extrapolation rêveuse. Il semble se laisser enchanter par des sonorités qui ressemblent à une comptine: "Maurat, Mawra, mawra-regina", "ma-ma roÿna" comme ailleurs "Turreyne, Turenne, Touraine". Jean Maurat, ou Mora, Moura, originaire du diocèse de Pamiers, n’a pourtant rien de mystérieux, si ce n’est sa profession de confiseur de l’évêque d’Agen et l’instabilité de la graphie de son nom sur les registres. Mais le nom, du fait même de cette instabilité, provoque le jeu associatif pour ramener à une autre figure aimée et aimante, et située à proximité dans le tableau familial : prononcé avec une diphtongue, comme en espagnol, il se rapproche de maura (la maure, Lamaur), devenant "mawra", "maura regina" (la reine maure), puis "ma ma royna" (ma reine), et enfin "marraine en Navarre". Il faut rappeler le lien affectif très fort qui existait entre Jeanne Lamaure et son neveu Gérard. En 1841, Jeanne Lamaure, née à Blaye en Gironde, vit encore à Sainte Foy ("alliance avec les Lamaur, famille de St-Domingue, fils fille à Sainte Foy près Bergerac"). Le "capitaine de frégate" que mentionne ici Nerval est-il son frère. Notons simplement q’ici encore, Nerval est bien informé : les Archives de la Défense et l’état civil de Gironde font bien état d’un Jacques Lamaur, né à Blaye en 1789, embarqué sur la Minerve en 1810 pour l’Isle de France… Après la mort de Jean Labrunie en 1845, Jeanne Lamaure est revenue vivre à Paris, comme son fils Evariste. Dans l’épreuve qu’a constitué pour Nerval son internement forcé chez Emile Blanche, Jeanne Lamaure et son fils semblent être les seuls membres de la famille à l’avoir réellement épaulé. C’est elle qui accepte la responsabilité de céder aux supplications de Nerval et de le faire sortir de la maison de santé de Passy pour le recevoir chez elle 54 rue Rambuteau. Le 17 octobre 1854, elle écrit au docteur Blanche : "Je vous prie de me confier mon neveu, Gérard Labrunie de Nerval. Veuillez avoir l’obligeance de lui dire de se tenir prêt pour jeudi, onze heures. J’irai le chercher", puis le 19 : "Je vous prie de me remettre mon neveu M. Gérard Labrunie de Nerval ; je m’engage à le recevoir chez moi jusqu’à ce qu’il ait trouvé un logement". C’est à elle qu’est adressé le dernier billet de Nerval, le 24 janvier 1855 : "Ma bonne et chère tante, dis à ton fils qu’il ne sait pas que tu es la meilleure des mères et des tantes. Quand j’aurai triomphé de tout, tu auras ta place dans mon Olympe, comme j’ai ma place dans ta maison. Ne m’attends pas ce soir, car la nuit sera noire et blanche."
En marge, toujours côté paternel, à gauche de l’éventail généalogique, d'une écriture minuscule, séparées en trois parties par des traits et rédigées en plusieurs temps, des notations d'héraldique accompagnées d’un croquis de blason (Aurélia: "L’écume qui surnageait me paraissait former des figures de blazon…"). Il s’agit d’étudier les variantes des armes des Labrunie descendants des chevaliers d’Othon, selon les pays où ils ont essaimé : Périgord, Poitou, Pologne. L'enquête, dit Nerval, est à poursuivre, sans doute conformément au projet exposé à Auguste Cavé dans la lettre du 31 mars 1841, qui sera évoquée plus loin. Les meubles privilégiés sont les croissants, les étoiles, lion d’or, ceps ou pals (Aurélia: "trois enfans percés d’un pal"), croix grecque (que l’on a déjà trouvée au milieu des flammes du pot à feu), monts ( ?), et lion d’argent. Le croquis montre en effet un écu tiercé en barre avec étoiles et croissants, entouré d’ornements extérieurs, cimier surmonté d’une couronne, tenants, et, si l’on se reporte encore à la version primitive d’Aurélia, trois merlettes en pointe. Ces notes ressemblent plus à un récapitulatif de recherches qu’à une création fantaisiste. Tout se passe comme si Nerval étudiait à partir de documents qu’il a ou a eu sous les yeux les variantes du blason des Labrunie en Périgord, puis en Poitou, et enfin en Allemagne ou Pologne, avec des hésitations, comme des défaillances de mémoire : "Je crois…" que sa conscience professionnelle de chercheur pourra combler : "Je donnerai plus au long les renseignemens recueillis en divers pays". Une telle démarche pose la question du degré d’adhésion de la conscience à la fable mise en place. En mimant le sérieux du chercheur soucieux d’authentifier ses sources, Nerval donne – et se donne – l’illusion de la vérité. Le degré d’authenticité semble être fonction du degré de croyance qu’on lui confère et lorsque l’imaginaire mime l’érudition, ne devient-il pas vrai ? J.P. Richard a raison de dire qu’il y a quelque chose de schizophrénique dans la démarche de Nerval. "On ne peut mêler le faux au vrai sans une sorte de profanation" conclut Un Roman à faire. Oui, mais si le faux devenait vrai par le simple fait d’y adhérer et avait finalement plus de consistance que le réel ? C’est ce que constate Nerval écrivant à Ida Dumas fin 1841 à propos de la crise de février-mars: "Au fond, j’ai fait un rêve très amusant, et je le regrette. J’en suis même à me demander s’il n’était pas plus vrai que ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd’hui".
Revenons à notre blason. Au-dessous du descriptif réapparaît le nom de "Dwigna, D’or Dwina", accompagné de celui, difficile à déchiffrer, à consonance polonaise, de "Dorlayni" (?). On aimerait bien connaître l’identité de la dame russe qui recueillit Etienne Labrunie blessé à Vilna, ou de son amie la "princesse polonaise", dont parle Nerval dans une lettre à son père datée de Leipzig le 29 juin 1854: "Je reverrai l’excellente princesse polonaise qui m’avait déjà donné des nouvelles de la dame qui t’a sauvé et recueilli autrefois à Wilna…"
LE CÔTÉ MATERNEL |
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L’arbre se continue tête-bêche, moins appuyé et plus sinueux, avec la parenté maternelle. De gauche à droite, les Laurent, les deux sœurs Eugénie et M.V. Laurent (ici le lapsus de Nerval concernant sa mère, répété deux fois), leur père Pierre Laurent, dont Nerval nous dit qu’il fut militaire avant de passer au service de son beau-frère Duriez, les Boucher, l’oncle Antoine, "propriétaire", M.Victoire, la grand-mère de Nerval, épouse de Pierre Laurent, Olivier Béga, l’acquéreur du clos Nerval, les Duriez extrêmement documentés, Gérard lui-même, cerné avec une précision maniaque: "fils unique Gérard (nom de baptême Labrunie (nom patronymique) né à Paris en 1808", complété par un renvoi plus haut, perpendiculairement: "nom donné par mon père: Laurency, de ma mère Laurence probablement – 21 may". Nerval n'évoque nulle part ailleurs ce surnom donné par son père, et il modifie d'un jour sa date de naissance, peut-être par souci arithmologique comme dans la lettre à Lingay. Comme du côté paternel, à l'extrémité de ces branches commencent les extrapolations rêveuses, "affranchissement de l’ordre du réel": Bégat ou Béga, "gentilhomme du duc de Bourbon ou du prince de Condé", dont Nerval fait dans Promenades et Souvenirs le descendant du peintre flamand du XVIIe siècle Bega, puis "Princesse de Conti, protectrice au Temple", eux-mêmes articulés sur "Joseph B., Joséphine B. M. Castains, Mme de la Valette, Mme de Marbeuf", que nous allons voir réapparaître sur la partie gauche du document. La princesse de Conti demeure mystérieuse, de même que M. Castains. De Joseph B. et Joséphine B. il sera parlé plus loin. Quant à Madame de Marbeuf, deux hypothèses se présentent : il peut s’agir soit de l’ex-épouse du gouverneur de Corse, qui mourut guillotinée en 1794 (ce qui s’accorderait avec l’allusion au Temple), soit de Laetitia Bonaparte, dont la rumeur fit la maîtresse en Corse du dit gouverneur (ce qui s’accorderait avec la présence de son nom à gauche en tête de la famille Bonaparte).
Les autres éléments du côté maternel s'organisent de façon complexe:
Marginalement à gauche, Nerval a schématiquement dessiné la carte géographique d’un itinéraire qui part de Paris (BARRYS, la barque d'Isis), rayonne concentriquement ("Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer...") dans le Valois, en passant par Senlis, Chantilly, Mortefontaine, Nerval (le "clos"), avant de descendre vers le Sud par Orléans, le Mont Dore en Auvergne, Bergerac, Bordeaux, Nérac, Pau, Marseille, Corte, Rome, Constantinople. Les villes sont le plus souvent marqués d’une croix à deux croisillons qui ressemble à une croix de Lorraine (Aurélia :"C’étaient probablement les armes de Lorraine.") qui s’éclairent à la lecture de la lettre adressée par Nerval à Auguste Cavé, directeur de la Section des Beaux-Arts au ministère de l’Intérieur, le 31 mars 1841, au moment où semble s’achever la crise: Nerval rappelle son projet de "mission artistique et archéologique" que sa récente maladie a retardé, mais auquel il n’a pas renoncé, et il en évoque l’itinéraire et l’objectif.
La graphie des noms de lieux ou de personnes met l’accent sur leur valeur symbolique, capitales pour BAR RYS, caractères grecs pour Orleans (Orléans), Anghien (Enghien, qui s'orthographiait aussi Anghien jusqu'au XIXe siècle), ailleurs Labrunie (Labrunie) ou sur la partie gauche du document Alex (le tsar Alexandre). Le nom de Rome (Roma, palindrome de Amor) au trait particulièrement appuyé, devient le centre névralgique d’une structure complexe qui le relie à celui de Joseph Bonaparte, et par là à la liste des propriétaires de Mortefontaine.
- Sous l’ébauche de carte géographique et se chevauchant avec elle, puissamment reliée par le nom de Joseph Bonaparte / Roma , Nerval a récapitulé deux fois les noms des propriétaires du domaine de Mortefontaine, sous la rubrique Wal-loys (Valois): "Condé, Le Peletier, Joseph Bonaparte, "marié - remarié", la baronne de Feuchères, Mme de Villeneuve", le tout solidement enraciné dans le granit de la terre de Nerval ou Nerva. Ici encore, les informations de Nerval sur l'histoire des propriétaires du domaine de Mortefontaine s’avèrent exactes.
- Répétée perpendiculairement, entourée d'un trait, et rattachée au nom de Joseph Bonaparte, la même liste, complétée par le nom de Capet, qui réapparaît ailleurs sous kaporous, et ceux des seigneurs de Montmélian, Charlepont, Ermenonville et Villeneuve, voisins de Mortefontaine, et l'indication "Mme de Feuchères, descendance"
- A côté enfin se trouve l’ensemble le plus complexe. De forme triangulaire, il présente au sommet une croix grecque et une couronne comtale reliée d'un trait à une "couronne lombarde argent et corail" puis à celle qui termine la notation "Russie Pologne Hongrie". Au-dessous, surmontée en caractères grecs par Lepante (Lépante), puis, toujours en caractères grecs Lamb bronos - brounos, une généalogie mythique des Labrunie remontant au 16e siècle en Italie à l'ancêtre Giuseppo Labrunoë, essaimant en Bourgogne au 16e siècle, en Gascogne au 19e, à Naples, Venise, Avignon... Est-ce parce qu’à Lépante l’archiduc d’Autriche utilisa de façon décisive contre les Turcs des galions armés de canons (la foudre, dans l’approximation Bronos / Brontvn Jupiter tonnant) que Nerval fait de son ancêtre mythique un capitaine héros de Lépante ? C’est en tout cas de ce nom de Labrunoë que Nerval signe la lettre à Paul Bocage du 14 mars, l’accompagnant d’une croix grecque et d’un phénix renaissant des flammes, comme ici au sommet de l’arbre paternel. Notons au passage que le choix de racines germaniques et grecques trouve encore un écho dans la lettre à Cavé :"Je suis moi-même originaire de ces pays [la Navarre française et la Navarre espagnole], j’en sais presque les divers dialectes ou du moins je les retrouve par le grec et par l’allemand." Le choix de la transposition en caractères grecs n’est donc pas une simple fantaisie.
La recherche étymologique sur le nom ne s’oriente donc plus cette fois du côté de racines germaniques par le biais des chevaliers d’Othon, mais grecques, le pont et l’eau sont remplacés par la foudre, le tonnerre. Etape essentielle dans la métamorphose qui s’opère. La mention, sous le nom de Labrunoë, de "Corte origine" suggère en effet analogiquement les mêmes origines italiennes que celles de la famille corse des Bonaparte, origines que Las Cases détaille avec précision au chapitre 1 du Mémorial de Sainte-Hélène en rappelant à quel point Joseph Bonaparte était féru de généalogie familiale et tenait, comme son père, à établir les origines italiennes aristocratiques des Buonaparte. C'est dire qu'à ce stade de l'élaboration mythique, Nerval prolonge l'ascendance germanique des chevaliers d'Othon qu'il a posée en haut de la page, par une ascendance italienne qui permet l'amalgame avec les Bonaparte. Tout se passe comme s’il était en train d'opérer par le biais du héros de Lépante Labrunoë, héros de la foudre et du tonnerre bronos (le sonnet à Ida Dumas encore : "mais le César romain nous a volé la foudre..."), un transfert d'un "père" à l'autre. Le héros italien est toujours un Labrunie, mais il s’appelle Giuseppo / Joseph, son origine, sa gloire et sa puissance tonnante sont celles d'un Bonaparte. Indice plus significatif encore: alors que nous sommes ici du côté maternel, et non plus du côté des Labrunie, le nom de Labrunoë est relié par un trait au tronc de l'arbre généalogique au niveau de l'union de la mère et du père de Nerval : "Et. L. marié à Marie Victoire Laurence". Rappelons-nous que c’est l’endroit où Nerval commet un lapsus sur le prénom de sa mère, signe peut-être d’une charge émotionnelle particulièrement intense à ce moment de la construction mythique.
Au-dessous encore, formant la base du triangle, le nom du village de Montaigu (Montaigu-en-Quercy est à 37 kms d’Agen), déjà mentionné du côté paternel à côté de Cazabone, relié ici à "Tourreyne, Turenne, Touraine", donc à la vicomté de Turenne mentionnée plus haut. Nous retrouvons ici, comme à propos de maura / mawra / mawra-regina plus haut, l’un des modes opératoires de la rêverie, qui est le jeu associatif de sonorités, véritable instrument de thérapie analytique avant la lettre. Ici encore, la démarche psychique va de pair avec la démarche poétique, dans une perspective à laquelle le surréalisme nous a depuis familiarisés.
Dans la même perspective, les indications cryptées - "ma ma roÿna – marraine en Navarre", font de cette représentation de forme triangulaire la zone la plus riche en extrapolations rêveuses et poétiques, et marque nettement l’affranchissement des origines réelles et la mise en place du mythe de substitution, que la partie gauche du document va achever de construire.
Le haut de la page, plein d’abréviations, le plus difficile à saisir, est aussi très chargé fantasmatiquement. Il s'organise autour d'un triangle au milieu duquel il faut, semble-t-il, lire "Europe" autour duquel apparaît la famille Bonaparte "recomposée". Nerval reprend partiellement les extrapolations de la partie droite: en tête, au milieu réapparaît le nom de Madame de Marbeuf, déjà présent sur la partie droite, où il était associé à ceux de "Joséphine B. Joseph B. M.Castains Madame de la Valette". Le nom est repris ici trois lignes plus bas: "Pr. de Conti / Mad. de M. au Temple", comme on avait "Princesse de Conty, protectrice au Temple".
Joséphine B., Joséphine Bonaparte donc, déjà associée sur la partie droite du document à Joseph B., réapparaît ici associée d'abord à Napoléon : "Joséphine L.Jos.N. Nap.", avec au-dessous : "Prince Louis, mort à 3 ans", puis de nouveau à Joseph Bonaparte : "épouse de Joseph déjà marié" (rappelons-nous que dans la liste des propriétaires de Mortefontaine, Joseph Bonaparte était indiqué comme "marié – remarié"). Joseph lui-même est associé marginalement à droite à ses frères Louis et Lucien : "3 frères Louis, Joseph, Lucien". La famille Bonaparte se trouve ainsi fantasmatiquement recomposée. Tout se passe comme si Nerval imaginait, dans un premier temps un héritier de Joséphine et Napoléon, dont le nom serait, entre les leurs, "Louis Joseph Napoléon", précisé par "Prince Louis, mort à 3 ans". On pense évidemment au fils de Louis et Hortense, dont Napoléon et Joséphine signent l’acte de naissance, dont l’empereur voulait faire son héritier - et qui l’était peut-être – projet auquel ses frères Joseph, Louis et Lucien, s’opposèrent fermement. L’enfant, qui portait les prénoms de Napoléon Louis Charles, et non Louis Joseph Napoléon, mourut le 5 mai 1807, à 4 ans. Puis dans un deuxième temps la recomposition va faire de Joséphine non plus l'épouse de Napoléon, mais de son frère Joseph. La construction mythique des origines de Nerval est presque en place, qui a éliminé sa propre filiation biologique agenaise au profit d'abord du capitaine héroïque Labrunoë, dans la proximité généalogique des Bonaparte, puis au profit des Bonaparte eux-mêmes, en glissant de la figure de Napoléon à celle de Joseph, parce que c'est Joseph, et non Napoléon, qui est le seigneur de Mortefontaine de la petite enfance, le père de substitution. S'amorce ici le schéma mental qui aboutira à la déclaration que nous allons retrouver plus loin: "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'Empereur, qui a reçu ma mère à Dantzig".
A ce fils fantasmatique de Joséphine et Napoléon, l’enfant aimé mais tôt disparu, va se substituer ou se superposer le fils légitime de Napoléon, l’orphelin de Schoenbrunn, représenté ici par ses initiales D de R, duc de Reichstadt, qui fut roi de Rome, mais aussi prince de Parme ("Pr. à 12 ans"), mort en 1832. Apparition discrète, presque secrète, mais qui permet de faire affleurer à la conscience le refoulé concernant les origines, la double interrogation sur l'identité parentale que nous voyons à l'oeuvre dans son élaboration mythique, mais aussi le statut du fils, sa légitimité et pourtant son abandon d'enfant mal aimé. On va le voir plus loin, fin novembre 1839 (date anniversaire de la mort de Mme Labrunie, devenue ainsi une autre Marie-Louise indifférente au sort de son enfant, dont Winnicott aurait dit qu’elle ne fut pas une mère "suffisamment bonne" pour protéger son fils contre la névrose de l’angoisse d’abandon), à Schoenbrunn, Nerval a été saisi de cette angoisse qui est en partie à l'origine de la crise délirante quelques mois plus tard.
Au-dessous, deux indications difficiles encore. Au milieu: "le dernier (lecture très hypothétique) enterré à Saint-Denis – 18 ? Il s'agirait alors de Louis XVIII. Notons que dans Barnave, roman dont on sait que Nerval fut un lecteur enthousiaste, Jules Janin écrit de Louis XVIII : "ce dernier roi qui ait eu l’honneur d’entrer mort en son église de St-Denis". Autre lecture difficile à gauche: "m. de la pr. (précédé d’un mot incompréhensible: 9 raine) St-Sulpice Ecole". Il peut s’agir encore de la mystérieuse princesse de Conti, "protectrice au Temple". Fut-elle victime de la Terreur, comme le fut Mme de Marbeuf? On sait que le quartier de l’Abbaye, voisin de Saint-Sulpice (s’il s’agit bien de St-Sulpice à Paris), fut un des théâtres particulièrement atroces des massacres de septembre 1792.
Quittant apparemment le plan fantasmatique pour la réalité historique, la page se déroule ensuite dans la continuité des événements qui ont jalonné la Campagne de France de 1814, les Cent Jours et la Restauration. La fascination de Nerval pour Napoléon, et particulièrement pour sa chute, son exil et sa mort, remonte à ses tout débuts poétiques. Les titres des Elégies en témoignent :"Adieux de Napoléon à la France", "Le retour de l’exilé" (recueil manuscrit de Poésies diverses, 1824), "La Russie", "Waterloo", "Les Etrangers à Paris", "La Mort de l’exilé" (Napoléon et la France guerrière, recueil publié chez Ladvocat début 1826), fascination sans doute largement entretenue par le Dr Labrunie.
Récapitulatif des événements (entre parenthèses et en caractères gras, les notations de Nerval) :
Napoléon quitte Paris pour prendre le commandement de l’armée le 25 janvier 1814. Série de victoires de Champaubert, Montmirail, Château-Thierry, Vauchamps, Nangis (14 février Montmirail), Montereau, Troyes (18 février Montereau). Le 15 février, la Garde a fait sa jonction avec les corps de Victor, Oudinot et Mac Donald. Schwarzenberg prend peur et demande l’arrêt des hostilités en prétextant la signature d’un accord à Châtillon (Congrès de Châtillon 3 février – 15 mars puis grande armée ralliée, 18 mars).'Congrès de Châtillon' est relié par un trait à 'Ballons Montgolfier reliés'.
Le Congrès de Châtillon, "la comédie qui porte dans l’histoire le nom de Congrès de Châtillon", dit Houssaye, s’est bien ouvert le 4 février, et se sépare le 19 mars, tandis que sur le front se déroule la bataille d'Arcis (20 Arcis-sur-Aube)
Le 29 mars, les Alliés ont pris position autour de Paris, au nord et à l’est, pour attaquer le lendemain 30 mars à l’aube la butte Montmartre (30 mars Montmartre). Ce 30 mars, à 6h du matin, Joseph Bonaparte à qui son frère a laissé la responsabilité du gouvernement avant son départ au front, a pris position au Pavillon rouge, sur la butte des Cinq-Moulins à Montmartre, avant de s’enfuir vers la Loire. Paris capitule dans la nuit du 30 mars tandis que Napoléon attend à Fontainebleau la suite des événements (30 mars Fontainebleau).
Le 31 mars, le tsar Alexandre donne audience à la députation parisienne et déclare prendre Paris sous sa protection (Alex - 31 mars). Les Russes défilent rue du faubourg Saint-Martin devant une population hostile, puis de plus en plus favorable à partir des grands boulevards. La famille de Nerval a dû assister à ce défilé. Une petite indication personnelle accompagnée d’un croquis représentant, semble-t-il, les carreaux d’une fenêtre et un cavalier: "oncle, tante D" laisse supposer la présence des Dublanc ou des Duriez qui habitaient respectivement rue St-Martin et rue St-Denis.
Concertation rue Saint-Florentin chez Talleyrand entre Schwarzenberg et le tsar Alexandre : on ne traitera pas avec Napoléon, le Sénat désignera un gouvernement provisoire, présidé par Talleyrand, qui proclame le 1er avril la déchéance de Napoléon (déchéance 1er avril).
Le 11 avril est signé le traité de Fontainebleau qui fixe l’île d’Elbe pour résidence à Napoléon, consent à sa famille et à lui-même une rente de 2 millions et 1/2, et donne à Marie-Louise le duché de Parme (11 avril île d’Elbe 2 millions et 1/2 Parme / Plaisance / Guastalla). Napoléon quitte Fontainebleau le 20 avril. En route, il est victime de manifestations hostiles de la part des royalistes à Orange et Avignon (Avign’ 23). Il arrive à l’île d’Elbe le 4 mai (4 may arr.).
Le 12 avril, le comte d’Artois a fait son entrée dans Paris (Cte d’A 12 avril), suivi le 3 mai par son frère le comte de Provence, revenu tout doucement de Londres (Louis 18 à Calais 25 avril 3 may Entrée). Le traité de paix de Paris est signé le 30 mai (paix de Paris 30 may). Liste des négociateurs : Talleyrand, Metternich, Castlereagh, Hardenberg, Rasumowsky. La France est ramenée à ses limites du 1er janvier 1792.
Le 29 juin, une convention est signée à Londres, par laquelle les puissances alliées s’engagent à rester en armes (Alexandre et Frédéric-Guillaume à Londres 7-22 j 1814). Le Congrès de Vienne s’ouvre le 3 novembre ( Congrès de Vienne 1er novembre 1814)
Marginalement à droite, des notes concernant le pape Pie VII et Ferdinand VII:
Le pape Pie VII, amené de force en juin 1812, et contraint de signer le Concordat de Fontainebleau le 25 janvier 1813, quitte Fontainebleau le 23 janvier et est de retour à Rome le 24 mai 1814 (Entrée à R 24 may).
Ferdinand VII avait été porté au pouvoir en mars 1808 par l’abdication forcée de son père. Deux mois plus tard, Napoléon le remplace par son frère Joseph sur le trône d'Espagne et l’assigne à résidence à Valençay, chez Talleyrand, jusque fin 1813, date à laquelle les Français sont chassés d’Espagne."Le misérable Ferdinand VII, dit Chateaubriand, est renvoyé à Madrid", tandis que Victor Emmanuel récupère le Piémont et la Savoie, y rétablissant aussitôt (14 mai) les droits féodaux et la censure religieuse (Ferd. à Madrid 14 may V. Emm. id.).
Napoléon est arrivé le 4 mai à l’île d’Elbe. Les promesses du traité de Fontainebleau ne sont pas tenues. Des rumeurs de déportation et même d’assassinat circulent contre lui, et surtout, Louis XVIII s’est discrédité en France. Le 26 février 1815, il quitte l’île d’Elbe et débarque le 1er mars au golfe Juan (Napoléon à Cannes 1er mars 1815 1500 h.). Devant son avancée triomphale, Talleyrand suscite la 7e coalition des Alliés : une Déclaration est signée le 13 mars par les plénipotentiaires des huit puissances présentes au Congrès de Vienne, prévoyant une intervention commune au cas où Louis XVIII serait incapable de régler seul la situation (13 mars Décl.). Or à Paris, c’est la panique dans les rangs royalistes. Le 19 mars, alors qu’aux Tuileries les abeilles impériales ont déjà remplacé les lys royaux, Louis XVIII s’enfuit vers les frontières du nord, s’installe provisoirement à Lille, puis à Gand. Le 20, Napoléon est arrivé aux Tuileries (Entrée à Paris 20 mars = XVIII Lille Gand)
Le 1er juin 1815 a lieu la cérémonie du Champ de mai (Champ de may 1er juin pav. de ch.). Dans 1815, Henry Houssaye donne un description détaillée de cette fête, à laquelle Nerval a assisté tout enfant, et dont il évoque le souvenir dans Promenades et Souvenirs.
Le 15 juin, dans la plaine de Ligny, commence la dernière bataille de Napoléon, contre Blücher, puis contre Blücher et Wellington (15 juin Ligny 180 000h N 170 mille) . Le 16 juin, Ney affronte les Prussiens au carrefour des Quatre-Bras. Brunswick est tué au cours de la bataille (Combat de Ney aux 4 bras Brunswick). Le 18 , commence la bataille de Waterloo (Réunion W. à Waterloo Nap. att. 18 juin). A côté, en abrégé : "R/Both=Bill all.= "( ?). Au-dessous, Nerval note en abrégé : "fr. 68-89" (?), puis un Y auquel manquerait la barre verticale, sur lequel nous reviendrons, suivi de Wavre (Waver), et enfin : "l’abdication précéda de longtems".
Fouché et Talleyrand sont imposés au gouvernement par Wellington (Fouché chef du gouvernement)
Napoléon rentre à Paris le 20 juin, abdique le 22 (Abd. en faveur de son fils 22 juin 1815), se rend à la Malmaison le 25, songe à quitter la France pour les Etats-Unis depuis Rochefort, comme Joseph (pr Rochefort 28), se rend finalement aux Anglais, s’embarque sur le Bellérophon où ont lieu trois jours de pourparlers (Bellérophon 17-18 juillet), avant le départ du navire, d’abord pour l’Angleterre, puis, le 8 août, pour Sainte-Hélène (Ste-Hélène 8 août)
Ici, une citation latine "Quem cursum dederat fortuna peregit", qui est une adaptation d’un vers de l’Enéide, chant IV : c’est Didon qui parle : "Vixi et quem dederat cursum fortuna peregi", j’ai vécu, et j’ai accompli la route que m’avait tracée la fortune, avec la date du 11 avr. 1816.
Le 20 novembre 1815 est signé le 2e traité de Paris, qui confirme et aggrave les conditions du premier : la France est ramenée à ses frontières de 1790 (2e traité 20 novembre 1815 confirme). Liste des négociateurs : le duc de Richelieu, Wessenberg, Castlereagh, Rasumowsky, Capo d’Istria, Hardenberg, Humbold.
Est-ce parce qu’il est originaire du Quercy que Murat a droit à une mention particulière en bas à gauche de la feuille?
En apprenant le retour de Napoléon le 20 mars 1815, Murat décide de récupérer son royaume de Naples contre les Autrichiens. Il est battu les 2 et 3 mai à Tolentino et contraint à la fuite le 19 mai (Tolentino 2 et 3 may). Le 20 mai, Michele Carascosa (1774-1853), gouverneur militaire de Naples, signe avec les Autrichiens le traité de Cazalanza qui met fin au règne de Caroline et de son époux Murat (Carascosa capitaine 20 may). Le 10 août (13, dit Nerval), traqué de toutes parts, Murat cherche à s’embarquer et réussit le 23 août à partir pour la Corse. Il arrive à Bastia le 25 et commence à rêver reconquête. Il s’embarque donc le 28 septembre d’Ajaccio pour Naples, mais renonce à son projet et débarque le 8 octobre au Pizzo, en Calabre, où il est arrêté et aussitôt condamné à mort par Ferdinand le 12, exécuté le 13 octobre.
Retour à Pie VII en bas de page pour mentionner encore un protocole du Saint Siège le 14 juin 1814 (prot. du SS. 14 juin 1814), probablement en préparation de la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum (Sollicitudo omnium), publiée le 7 août 1814, par laquelle il rétablit la Compagnie de Jésus (août 1814 retour des Jésuites) dont Nerval a dit clairement dès 1826 par la bouche de Beuglant tout le bien qu’il en pense. Fait problème ici la mention "Avignon".
Toujours en bas de page, parmi les tractations du Congrès de Vienne, fut réglé le sort des Iles Ioniennes (Reprise des 7 îles). Possession de Venise jusqu’en 1797, elles passèrent à la France à cette date, avant d’être conquises par la Russie avec l’appui des Turcs. Paul 1er y avait créé un Etat libre sous protectorat ottoman. La paix de Tilsitt rendait les Sept Iles à la France. En 1809, elles passent aux mains des Anglais qui recréent un protectorat.
Le feuillet se termine par la mention du Congrès d’Aix-la-Chapelle réuni le 29 septembre 1818 pour décider de l’évacuation du territoire français par les Alliés. Le traité est signé le 9 octobre, le Congrès clôturé en novembre 1818. Quant à Friedrich Gentz (1764-1832) c’est un écrivain et diplomate allemand au service de Metternich. Il a été secrétaire au Congrès de Vienne, adversaire des idées révolutionnaires et de Napoléon.
Parmi toutes ces dates, certaines sont soulignées d’un, deux, ou trois traits : 18, à plusieurs reprises, 20, 30, 24, 13, 22, et surtout 1818 en bas de la feuille. Il est difficile de savoir si Nerval attache une valeur symbolique à la date ou au nombre, certains 20, par exemple, pouvant être ou non soulignés. A propos de 18, il faut rappeler le Carnet du Caire, fol 9 r° : "ma mère / le nombre 18".
Enfin, des indications capitales au milieu de ce récapitulatif historique renvoient non plus à Napoléon, mais à Nerval lui-même en des circonstances émotionnellement très lourdes : sous "congrès de Châtillon, 3 février", la lettre grecque Y seule, qui désigne l'état psychique, est précisée sous "Napoléon à Cannes 1er mars 1815", par la mention "santé Y 1841", et sous "Congrès de Vienne 1er novembre 1814" par la mention " Y 18 novembre 1839". Par association, les mois de février et mars renvoient donc Nerval à sa crise de février-mars 1841, et le mois de novembre le renvoie de la même façon à celle de son séjour à Vienne durant l’hiver 1839-40, dont la charge affective ne se libérera complètement que très tardivement dans Pandora. A ces trois Y très nets, il faut en ajouter un quatrième, sans repère de date concernant la vie de Nerval, mais rattaché à Waterloo, devant la mention "à Waver", sous "Nap. att. 18 juin".
Il est temps de se reporter à ces événements de Vienne de l'hiver 1839 et de Bruxelles de l'hiver 1840, qui aboutiront à la crise identitaire deux mois plus tard, durant laquelle Nerval fait cette déclaration à Alexandre Weill: "Moi, je descends de Napoléon, je suis le fils de Joseph, frère de l'empereur".
La lettre à Cavé explique également les préoccupations simultanées de généalogie personnelle et d’étymologies, présentes au bas de la feuille et dans l'autre sens, où dans un schéma synthétique, Nerval établit des analogies entre morphologie (pied, oeil, main), race et pays, en incarnant symboliquement la triple origine des Français, grecque, latine et celte, par la triade : Constantin, Napoléon, Tétricus.
L’idée est suffisamment importante chez Nerval pour réapparaître un peu plus tard, en 1843, dans le Carnet du Caire, fol. 9 r° , sur lequel nous aurons à revenir par ailleurs. La note qui nous intéresse pour le moment est : "les races – / Napoléon (Bruxelles) échappé du plomb / Ere nouvelle – retour des dieux / Connaissance des races – Instincts / Trois races en France – Auvergne - / montagne, harmonie première", qui condense plusieurs préoccupations – race, Napoléon, Auvergne - présentes dans notre document et un moment fondamental, Bruxelles en décembre 1840
Il semble que c’est de cette spéculation, mais sur le mode comique cette fois, qu’Alexandre Weill fit les frais lors d’une visite à Nerval rue de Picpus le 5 mars, et qui raconte avec humour sa mésaventure: " C’est, lui explique Nerval, aux ongles qu’on voit la noblesse de la race, mais pas autant aux ongles de la main qu’à ceux des pieds. Tiens, mets-toi là, ôte ton soulier et ton bas, je te dirai l’origine de ta race et même ton avenir . Ce disant, Gérard ôta lui-même ses pantoufles et ses bas, et m’ordonna d’en faire autant. Je ne voulais pas le contrarier. D’ailleurs, il disait cela avec tant de bonhomie et toujours avec son sourire de l’autre monde qu’on eût été cruel de lui faire voir sa folie". Etre fou ou faire le fou, toute la problématique de Raoul Spifame est là. Folie distanciée, toujours lucide, comme Baudelaire fut le premier à le comprendre, qui fait songer à Antonin Artaud.
C’est dans la même distanciation qu’il faut situer la référence à Tétricus, présente aussi dans la lettre à Lingay du 7 mars 1841, où le nom est significativement associé à celui de Triboulet. La mention de Nérac, près d’Agen, dans l'itinéraire cité plus haut, montre que Nerval a toujours à l’esprit le "canard" qu'a constitué la découverte de prétendus vestiges de Tétricus à Nérac, qui défraya la chronique en 1835-36 autour du mystificateur Chrétin. Ici encore, il faut compter avec la "duplicité" de Nerval, qui joue du canular pour tenter de masquer l’instabilité de sa propre relation au réel ou à la vérité.
Notons l’importance du mot "étymologies", placé bien en évidence entre deux barres horizontales. La "science du vrai sens des mots" met clairement en relation de correspondance ou d’analogie le mot et la chose, le signifiant et le signifié, le signe de la race, la personne qui l’incarne et le mot qui la désigne, avec une égale puissance opératoire du verbe, et singulièrement des noms propres. Maurice Blanchot a bien expliqué à quel point la recherche étymologique était en fait recherche d’engendrement : "le « radical » d’un terme, loin d’être le sens premier, le sens propre, ne parviendrait au langage que par le jeu de petits signes non indépendants et par eux-mêmes mal déterminés ou incertainement significatifs, déterminatifs qui font jouer l’indétermination... et entraînent ce qui voudrait se dire dans une dérive générale où il n’est plus de nom qui comme sens appartienne à soi-même, mais n’a pour centre que la possibilité de se décentrer, s’infléchir, s’extérioriser, se dénier ou se répéter : à la limite se perdre... étymologie et eschatologie auraient alors partie liée, commencement et fin se supposant pour en venir à la présence de toute présence ou parousie" (L’Ecriture du désastre, p. 146 et 151). Cette puissance du verbe capable de faire advenir magiquement ce qu’il nomme constitue l’armature de certains sonnets Dumesnil de Gramont, contemporains de la crise de 1841.
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