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LE DOCTEUR ÉTIENNE LABRUNIE
Etienne Labrunie est né à Agen le 12 juillet 1776, de Marie Thérèse Dublanc et Joseph Labrunie. Il est baptisé le lendemain en la paroisse Saint-Hilaire (ci-contre). Joseph Labrunie meurt le 6 novembre 1782. Etienne est donc orphelin à six ans.
Dans un récapitulatif de carrière rédigé par lui à Glogau le 16 novembre 1810 treize jours avant le décès de sa femme), il rappelle ses campagnes de jeunesse: en juillet 1792, (le 11 la Patrie a été proclamée en danger) Etienne s’engage volontairement auprès des fédérés de Soissons. Il fait la campagne de Flandres, participe au siège de Lille (29 septembre au 8 octobre 1792) où il est blessé d’un éclat d’obus au pied gauche. Rappelé par sa famille à Agen, il préfère s’enrôler à nouveau à Toulouse dans la 3e Compagnie franche des chasseurs de cette ville, le 25 octobre 1792. Il doit, dit-il, laisser là ses papiers témoignant de sa première campagne, papiers qu’il réclamera vainement auprès de l’administration de l’armée de Sambre et Meuse et auprès de la commune d’Agen au moment de constituer son dossier de pension d’invalidité (ci-contre).
Le 7 mars 1793, la jeune République a déclaré la guerre à l’Espagne. La Compagnie franche de Toulouse est incorporée à l’armée d’Espagne. Etienne Labrunie sert donc en Espagne sans interruption, dit-il encore, jusqu’au 2 pluviôse an II (21 janvier 1794), date à laquelle il est à nouveau blessé, la jambe gauche fracassée. Il sera réformé le 29 ventôse an III (19 mars 1795), ce qui représente, compte-t-il, 2 ans, 4 mois et 25 jours de service. Il n’a pas encore 20 ans et se trouve handicapé à vie. Un billet de visite du ministère de la guerre en date du 14 floréal an VII (3 mai 1799) constate son infirmité: "Le sieur Labrunie a perdu partiellement l’usage de la jambe gauche dont l’articulation avec le pied est engorgée et imparfaitement enkilosée (sic), suite d’une fracture. Il ne peut librement pourvoir à sa subsistance ni faire de service militaire". Sur quoi il recevra une pension de 112 fr. 50.
C’est probablement son oncle Dublanc qui le fait venir à Paris et s’occupe de lui faire reprendre ses études, et s’il choisit la médecine en gynécologie, c’est peut-être en souvenir du père de son ami Justin Duburgua, chirurgien accoucheur à Aiguillon, près d’Agen. Originaire d’Agen, Gérard Dublanc, est installé à Paris où il a acheté en 1792 une officine de pharmacie 98 rue Saint-Martin. Les affaires sont prospères, en 1816 il pourra acheter un second fonds de commerce pour son fils aîné , rue du Temple. Les deux lettres de candidature envoyées par Etienne Labrunie en décembre 1807 et janvier 1808 pour un poste de médecin militaire éclairent ce parcours étudiant, avec toutefois de curieuses imprécisions. Dans la lettre du 23 décembre 1807, il écrit: "J’étudie la médecine depuis quatorze ans ; j’ai été huit ans élève interne à l’hôpital Saint-Louis ; j’ai 31 ans et depuis deux ans je suis reçu docteur", et dans celle du 22 janvier 1808 : "j’ai obtenu mon congé de retraite et depuis je me suis livré à la médecine. J’ai été pendant sept ans élève interne à l’hôpital Saint-Louis et pendant six ans étudiant à l’école de médecine de Paris dans laquelle j’ai été reçu docteur dans le mois de brumaire 1806, âgé de 30 ans." (ci-contre) Cette même durée de 14 ans est mentionnée sur le CV du 12 mars 1808. Réformé en mars 1795, il ne peut matériellement avoir fait 13 ou 14 ans d’études que si, à la date où il postule pour un poste de médecin militaire, il est encore étudiant à l’hôpital Saint-Louis, ce qui n’est pas impossible, il a pu vouloir continuer à y assurer un service une fois passée sa thèse. Le choix est bon: l’hôpital Saint-Louis est à l’époque un des plus réputés de Paris pour sa beauté architecturale, son hygiène et son enseignement, particulièrement en dermatologie et vénéréologie, spécialité d’Etienne Labrunie. Dans son Mémoire sur les hôpitaux civils de Paris, publié en 1805, Clavareau, architecte des hôpitaux, classe Saint-Louis tout de suite après l’Hôtel-Dieu: " c’est un des plus beaux monuments qui existent en ce genre, non seulement en France mais dans toute l'Europe", et vante les améliorations qui y ont été apportées, notamment en matière d'hygiène: adductions d'eau, plantations de promenades pour les malades. En matière d’enseignement, Saint-Louis est aussi un établissement de pointe. Le décret du 14 frimaire an III (4 décembre 1794) crée les écoles de Santé, futures Facultés de Médecine et de Pharmacie à Paris, Montpellier et Strasbourg Dans celle de Paris travaillent des maîtres exceptionnels, Corvisart, Pinel, Alibert. Ces deux derniers sont cités dans la thèse d’Etienne Labrunie. Jean-Louis Alibert (1768-1837), originaire du Rouergue – un compatriote pour Etienne Labrunie – est nommé médecin-adjoint à l’hôpital Saint-Louis en 1801 et innove en donnant des leçons cliniques à un vaste auditoire d’étudiants, et de médecins français et étrangers. La thèse d’Etienne Labrunie se nourrit des observations cliniques faites à l’hôpital Saint-Louis, pour lequel manquent malheureusement les archives du personnel sur cette période. En 1802, Etienne Labrunie est inscrit à l’Ecole de Médecine de Paris. Il commet un curieux lapsus sur la date de sa soutenance de thèse. En fait, cette soutenance eut lieu le 9 brumaire an XIV (31 octobre 1805). L’intitulé, particulièrement long et détaillé - Dissertation sur les dangers de la privation et de l’abus des plaisirs vénériens chez les femmes - relève à la fois de la psychologie et de la gynécologie. Alibert avait aussi commencé sa carrière par un ouvrage au titre balzacien, où s’allient médecine et psychologie : Physiologie des passions.
A noter qu’Etienne Labrunie fut durant ses études de médecine le condisciple de Jacques Aussandon, né à Clermont-Ferrand le 26 août 1778, qui soutint sa thèse de médecine sur le sujet: Dissertation sur les ménorragies (donc gynécologie) le 24 juillet 1806, de même que Jean Marie Dessaix, sur lequel nous allons revenir.
La thèse d’Etienne Labrunie est très éclairante sur la culture et la personnalité du jeune médecin. Ses Préliminaires s’inscrivent philosophiquement dans la droite ligne du sensualisme de Condillac. Quant aux pathologies qu’il décrit, bien loin d’y faire preuve de misogynie sur un sujet qui s’y prêtait, il manifeste un très grand respect, voire même de la compassion pour les malheureuses passées dans le service de l’hôpital Saint-Louis, et s’il est critique, c’est bien plutôt envers la condition que la société corsetée de son temps fait aux femmes. Nous en proposons ici quelques extraits.
Un permis de séjour délivré par le Conseiller d’Etat chargé du 3e arrondissement de Paris en date du 30 janvier 1806 le dit docteur en médecine, logeant rue Jehan de Beauvais n° 17, et donne son signalement : 29 ans, 1, 75m., cheveux, sourcils, yeux bruns, front haut. Etienne Labrunie quitte donc son logement d’étudiant pour venir s’installer rue Coquillière, 3e arrondissement, adresse donnée sur son acte de mariage. Le 1er / 2 juillet 1807, Etienne Labrunie s’est en effet marié, civilement le 1er à la mairie du 3e arrt, religieusement à Saint-Eustache le 2, avec Marie Antoinette Marguerite Laurent, née à Paris en 1785, dont les parents, mariés à Mortefontaine en 1782, sont venus s’installer en 1783 fripiers près du Temple avant d’acheter un fonds de commerce de lingerie 23 rue Coquillière.
Marié, le couple s’installe à côté de la pharmacie Dublanc, 96 rue Saint-Martin. Le 23 décembre 1807, alors que sa femme est déjà enceinte, Etienne Labrunie adresse un peu gauchement une première lettre de demande de poste de médecin militaire, demande réitérée en bonne et due forme le 28 janvier 1808. Emotion, distraction ? Etienne accumule les inexactitudes : il n’avait pas 14 mais 16 ans lors de son premier engagement volontaire en 1792, il n’a pas soutenu sa thèse en brumaire 1806, mais, on l’a vu, le 14 brumaire an XIV, soit le 31 octobre 1805, il n’avait pas 30 ans mais 29. Peu importe, sa demande est retenue, appuyée par la recommandation qu’adresse pour lui son compatriote, ami de sa famille agenaise, Lacépède, pour l’heure chancelier de la Légion d’honneur , au ministre de la guerre, le 24 février 1808 (ci-contre).
Le 22 mai lui naît un fils, dont l’oncle Gérard Dublanc est le parrain, et quinze jours plus tard, le 8 juin, il reçoit sa nomination de médecin-adjoint et son ordre de mission (ci-contre). Des trois raisons invoquées par Etienne Labrunie pour justifier sa demande de poste de médecin militaire – besoin d’argent après des études dispendieuses, incitation de Lacépède, bonheur de servir à nouveau la Patrie – la troisième semble avant tout recevable. Il aurait très bien pu ouvrir un cabinet de médecin civil à Paris dès 1808 (ce qu’il fera après la chute de l’Empire) pour subvenir aux besoins de sa femme et de son fils. Mais il ne veut renoncer ni à son attachement à la cause nationale, la Révolution puis l’Empereur, ni à son attachement à la médecine telle qu’il l’a découverte à Saint-Louis. La charge d’hôpitaux militaires constitue donc l’idéal pour un homme handicapé physiquement et qui ne peut de toute façon reprendre les armes. C’est la démarche que vient de faire Jean Marie Dessaix , parti déjà en mars 1807 comme médecin-adjoint pour l’armée d’Italie. Restent son épouse et son fils. On ne sait pas quand le choix a été fait par le couple de vivre ensemble l’aventure des campagnes napoléoniennes, ni ce qu’il est advenu du bébé. La mise en nourrice à Loisy est une légende. La seule certitude est que l’oncle Boucher a récupéré l’enfant à Mortefontaine jusqu’à ce que son père vienne l’y chercher.
La carrière d’Etienne Labrunie comme médecin militaire adjoint à partir du 8 juin 1808, puis médecin ordinaire à partir du 22 décembre 1808 va le conduire sur les bords de la Baltique, en Mecklembourg et Poméranie, à Anklam, Dantzig, Stettin, à Linz en Autriche: "J’ai été chargé successivement des hôpitaux militaires d’Anklam, Dantzig, de Lintz pendant la campagne d’Autriche où j’ai fait seul pendant plusieurs mois le service médical des hôpitaux de cette place dans le temps où l’encombrement était le plus considérable". Le 7 avril, il part rejoindre l’armée d’Allemagne, prend la direction de l’hôpital de Hanovre, et se trouve depuis le 6 juin 1810 à Glogau en Pologne, ce 16 novembre 1810 où il rédige ses états de service (ci-contre) . Mme Labrunie, qui l’a suivi pendant ces deux années - Nerval parle dans Promenades et souvenirs des lettres que sa mère, écrivait "des bords de la Baltique ou des rives de la Sprée ou du Danube" -, meurt à Glogau le 29 novembre 1810. Les notations du Dr Labrunie pour l’année 1811 sont toutes favorables : "zèle, talent, moralité" (19 octobre 1811) "jeune médecin (biffé) zélé, laborieux, propre à son art, bonnes mœurs, paraît peu subordonné" (5 novembre 1811).
Les épreuves sont loin d’être terminées: après les campagne d’Allemagne et d’Autriche, c’est la campagne de Russie qui s’annonce, et surtout la retraite. Dans une lettre adressée le 15 octobre 1814 (par un lapsus bien significatif, il a écrit 1812) au ministre de la guerre de la première Restauration, le comte Dupont, Etienne Labrunie écrit : "Labrunie Etienne, âgé de 38 ans, médecin ordinaire depuis le mois de juillet (en fait décembre) 1808, a eu le tendon d’Achille de la jambe gauche rompu par un coup de feu à Wilna où il fut fait prisonnier le 10 décembre 1812. Cet accident, qui a produit dans le pied gauche une grande difformité, ne lui permet de marcher qu’avec des difficultés d’autant plus pénibles qu’une blessure reçue dans l’armée d’Espagne à cette même jambe l’avait déjà mis dans un état qui lui avait fait accorder une pension de 112 fr. 50, qu’il a touché (sic) jusqu’au moment de son départ comme médecin. Il ose prier votre excellence de lui désigner la retraite qu’elle jugera convenable, étant prêt à se soumettre d’ailleurs aux examens qu’elle ordonnera. Veuillez agréer… Labrunie médecin rue St-Martin n° 96 à Paris". Une petite note marginale abandonne la 3e personne impersonnelle et témoigne du désarroi de qui est sans ressource : "tous mes papiers ayant été perdus lorsque j’ai été fait prisonnier, je ne puis envoyer que la copie d’un mandat de payement, cy inclus".
Etienne Labrunie est donc bien rentré en France à cette date, ce que confirme un autre document de licenciement en date du 14 septembre 1814 qui précise qu’Etienne Labrunie est rentré en France le 25 (surchargé 21) août. Dans ces conditions d’épuisement et de dénuement s’est-il précipité à Mortefontaine ? Pour voir son fils, sans doute, pour le récupérer, c’est peu probable, d’autant que l’administration de Louis XVIII se fait tirer l’oreille pour pensionner les fidèles de l’usurpateur : au dossier d’Etienne Labrunie manque un certificat médical attestant de la blessure de Wilna. En avril 1815, on envoie à Etienne Labrunie un billet de visite avec cette mention: "Le billet de visite est ci-joint, mais M. Labrunie ne peut pas fournir la preuve qu’il a été blessé à Wilna comme il l’a annoncé". Qu’à cela ne tienne. Sans doute excédé par ces suspicions tatillonnes, Etienne Labrunie fournit le certificat demandé (ci-contre), rédigé de la main… de son condisciple de l’Ecole de médecine, qui soutint sa thèse quelques mois après lui, en juillet 1806, Jean Marie Dessaix, (1781-1844), médecin militaire, qui suivit en 1800 et 1803 les cours de Lamarck puis devint homéopathe, frère du général d’Empire Joseph Marie Dessaix (1764-1834). Dans le dossier militaire de Jean Marie Dessaix se trouve une lettre demandant en sa faveur la légion d’honneur pour son admirable comportement à Wilna : " ce brave jeune homme a non seulement rendu des services signalés pendant le temps qu’il était à l’armée, mais encore pendant celui qu’il est resté prisonnier à Vilna, où il a donné tous ses soins aux officiers et militaires français restés malades dans cette ville, il n’y a qu’un cri sur son généreux dévouement et tout le monde en fait un éloge qui depuis longtemps aurait dû lui mériter cette décoration". Le certificat (ci-contre) est envoyé le 20 mai 1815 au ministre de la guerre le prince d’Eckmülh (Davout, donc à l’administration impériale des Cent Jours) Une pension de 496 fr. sera finalement attribuée à Etienne Labrunie, réglée d’ailleurs non au grade de médecin ordinaire, mais à celui de chirurgien major. Reconnaissance des services rendus, de quoi lui mettre du baume au cœur, mais non le faire vivre, lui et son fils.
Il ouvre donc un cabinet de médecin, probablement spécialisé en gynécologie compte tenu du sujet de sa thèse et de la petite phrase de Promenades et souvenirs : "une des belles dames qui visitaient mon père…", au 96 jusqu’en 1821, puis à partir de 1822 au 72 de la rue St-Martin. Quand a-t-il récupéré Gérard à Mortefontaine ? On a souvent cité la scène fondatrice du "retour du père" de Promenades et souvenirs : "J’avais sept ans, et je jouais insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldats. Le premier m’embrassa avec une telle effusion que je m’écriai : ‘Mon père !… tu me fais mal !’ De ce jour mon destin changea. Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui, pour m’apprendre ce qu’on appelait mes devoirs. J’étais faible encore et la gaieté de son plus jeune frère me charmait pendant mon travail ", en remarquant que Nerval se trompait deux fois, sur son âge et sur le nom de Strasbourg. Ce n’est pas si sûr : On a du mal à penser qu’Etienne Labrunie, qui a suivi l’Empereur jusque dans la retraite de Russie, se soit rallié à Louis XVIII. Pendant les Cent Jours, il est d’ailleurs présent avec son fils le 1er juin à la cérémonie du Champ de Mai, dont ce dernier gardera le vif souvenir. Par ailleurs, il y eut deux sièges de Strasbourg, le premier du 2 janvier au 13 avril 1814, et le deuxième du 26 juin au 4 septembre 1815. La garnison de Strasbourg, où l’armée du Rhin s’est repliée, s’est ralliée à l’Empereur le 6 juin 1815 et ne rendra la ville que deux mois après le retour de Louis XVIII. Le Dr Labrunie, rentré en France le 25 août 1814 peut très bien être allé une première fois voir son fils à Mortefontaine, tenter de régler ses affaires de solde de retraite à Paris, repartir témoigner sa fidélité à l’empereur pendant les Cent Jours, et n’être venu récupérer définitivement son fils qu’ensuite, donc bien en 1815, alors de Gérard a déjà 7 ans. Nerval, pour donner toute sa puissance à la scène fondatrice du "retour du père", ne commettrait aucune erreur, mais superposerait simplement deux souvenirs.
Durant cette période, si l’on en croit Promenades et souvenirs, le jeune frère d’Etienne a vécu quelques temps avec son aîné avant de partir s’installer comme pharmacien à Sainte-Foy en Gironde. Un seul et unique document de réforme avec gratification aux Archives de la Défense témoigne que Jean Labrunie fut bien officier de santé, pharmacien ordinaire attaché à l’armée d’Espagne, et qu’il peut donc bien être l’un des trois officiers qui apparurent un beau matin à la porte de l’oncle Boucher à Mortefontaine Si l’on en croit Promenades et souvenirs toujours, Etienne Labrunie fut très attentif à la première éducation de son fils qui nous donne cette autre image, émouvante, de son père à cette époque: "Ce brave homme [il s’agit d’un membre de la société chantante de St-Germain] m’a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec goût des airs italiens à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa femme, et ne pouvait s’empêcher de pleurer en s’accompagnant de la guitare aux paroles d’une romance qu’elle avait aimée…" En octobre 1822, il l’inscrit au collège Charlemagne, avec une intention bien arrêtée puisque Gérard entre également à la pension Barbette qui vient d’ouvrir en 1822, 10 rue de Jarente, spécialisée dans l’enseignement des mathématiques en vue de carrières dans "le génie, le commerce et la marine", précise l’Annuaire du Commerce de Paris.
Décoré de la Légion d’honneur en 1827, Etienne Labrunie semble s’être enfermé dans le silence à mesure qu’il se rendait compte que son fils lui échappait, conservant les lettres que celui-ci lui envoyait, mais ne lui répondant apparemment pas. Conscient de sa fragilité nerveuse, il n’a pu que désapprouver les amitiés "excentriques" des années 1830, voire les expériences de haschich que Gérard a pu faire. Il ne s’est jamais remarié et a vécu assez petitement, avec sa gouvernante Gabrielle Benard, décédée le 3 octobre 1853, après dix années de service auprès de lui. Il habite depuis 1846 un appartement, rue Culture-Ste-Catherine, trop petit pour recueillir les affaires de son fils lors de son internement chez le docteur Blanche à Passy en 1853. Les amis de Nerval le lui ont reproché, c’est oublier qu’Etienne Labrunie a alors 77 ans, qu’il est infirme depuis des années, et convaincu que ces mêmes amis sont la cause des malheurs de son fils.
Etienne Labrunie meurt le 1er juin 1859. Il laisse ses biens (dont une bibliothèque considérable de près de 1500 volumes de médecine, littérature et philosophie), à sa sœur Anne Marie et à sa nièce Zulma, fille de Jean Labrunie et Jeanne Lamaure.
acte de baptême d'Etienne Labrunie, le 13 juillet 1776 à Agen (Archives départementales du Lot-et-Garonne - Photo inédite)
recto-verso de l'extrait d'acte d'état civil de naissance que dut fournir Etienne Labrunie en s'engageant dans l'armée révolutionnaire en 1793
(Archives de la Défense - Document inédit)
Le siège de Lille, où Etienne Labrunie fut blessé
premier engagement volontaire d'Etienne Labrunie comme chasseur à la 5e 1/2 brigade d'infanterie légère En notes à droite, les réclamations d'Etienne Labrunie à la commune d'Agen et à l'administration de l'armée de Sambre-et-Meuse pour récupérer les papiers qui attestent de sa campagne de Flandres
(Archives de la Défense - Document inédit)
l'hôpital Saint-Louis tel que l'a connu Etienne Labrunie
la rue Jean de Beauvais où demeurait Etienne Labrunie pendant ses études de médecine à Paris
l'église St-Eustache où les parents de Nerval se sont mariés le 2 juillet 1807
lettre du 23 décembre 1807:
"Messieurs / J'étudie la médecine à l'école de Paris depuis quatorze ans; j'ai été huit ans élève interne à l'hôpital St-Louis; j'ai 31 ans et depuis deux ans je suis reçu docteur; si cette qualité et de nouveaux examens auxquels je me soumettrai si vous le jugez convenable suffisent pour me mériter et me faire obtenir une place de médecin dans l'armée, veuillez, Messieurs, agréer mes sollicitations; des certificats et des hommes connus garantiront ma moralité et des cicatrices suite de blessures reçues au service de l'Etat prouveront mon attachement à son service. Veuillez, Messieurs, m'accorder une réponse et agréer d'avance l'assurance de la reconnaissance et du profond respect de votre humble et très obéissant serviteur. / Paris 23 décembre / Labrunie rue St-Martin n° 96". En haut la suscription: "Indiquer à M. Labrunie la pétition qu'il doit présenter au ministre directeur avec les pièces à l'appui de sa demande".
(Archives de la Défense - Document inédit)
lettre du 28 janvier 1808:
"Monseigneur, / D'après la lettre de Votre Excellence datée du 22 janvier, j'ose vous instruire du sujet de ma demande. / Agé seulement de 14 ans, j'ai servi l'Etat dès 1792 comme chasseur dans la 5e 1/2 brigade d'infanterie légère, armée des Pyrénées occidentales. A l'âge de 17 ans et à l'affaire du 17 pluviôse une blessure que j'ai reçue et qui m'a fracturé la jambe gauche m'a mis dans l'impossibilité de continuer la carrière militaire; à cette époque j'ai obtenu mon congé de retraite et depuis je me suis livré à l'étude de la médecine. J'ai été pendant sept ans élève interne à l'hôpital St-Louis et pendant six ans étudiant à l'école de médecine de Paris dans laquelle j'ai été reçu docteur dans le mois de brumaire 1806, âgé de 30 ans. Des études longues et très dispendieuses ont épuisé mes moyens d'existence. Je mettrai d'ailleurs mon bonheur à être encore utile à l'Etat comme médecin: veuillez décider, Monseigneur, si je puis espérer y parvenir. / C'est surtout par monseigneur de Lacépède que je suis encouragé à vous faire cette demande; c'est donc de votre ecellence que j'attends mon bonheur. Mais de quelque manière qu'elle le décide, je me trouverai très heureux d'avoir pu assurer votre excellence que je suis avec le plus profond respect, Monseigneur, de votre excellence votre très humble et très obéissant serviteur. / Labrunie doc. méd. rue St-Martin n° 96 / Paris 28 janvier 1808
(Archives de la Défense - Photo inédite)
lettre de recommandation de Lacépède pour appuyer la candidature d'Etienne Labrunie:
"Paris, le 24 février 1808, Le grand Chancelier à son excellence le général de division Dejean... / Monsieur et cher confrère, / J'ai l'honneur de réclamer la bienveillance de votre excellence en faveur de M. Labrunie, médecin et mon compatriote. J'aime et j'estime beaucoup Mr Labrunie à la famille duquel la mienne a toujours pris beaucoup d'intérêt. Je serai très sensible à ce que votre excellence voudra bien faire pour lui. / Je vous prie de recevoir la nouvelle assurance de ma haute considération. / M G de Lacépède
(Archives de la Défense - Photo inédite)
recto-verso de l'avis du ministère de la guerre l'invitant à venir retirer sa lettre de service, reçu le 12 juin 1808
(Archives de la Défense - Document inédit)
récapitulatif de carrière établi par Etienne Labrunie le 16 novembre 1810 (12 jours avant la mort de sa femme) à Glogau:
partie gauche: "Détail des services / Parti volontairement pour l'Espagne dans la 5e 1/2 brigade d'infanterie légère le 25 octobre 1792 jusqu'au 29 ventôse an 3 époque où j'ai été congédié pour cause de blessures (2 ans, 4 mois, 25 jours) / Remis en activité comme médecin adjoint par commission ministérielle le 8 juin 1808 jusqu'au 22 décembre même année(6 mois 14 jours). Nommé médecin ordinaire par commission le 22 décembre 1808 jusqu'à ce jour 16 novembre 1810 (5 ans, 10 mois, 25 jours) / J'ai été chargé successivement du service des hôpitaux militaires d'Anklam, Dantzig, de Lintz pendant la campagne d'Autriche où j'ai fait seul pendant plusieurs mois le service médical des hôpitaux de cette place dans le temps où l'encombrement était le plus considérable. Je n'en suis parti que le 7 avril 1810 pour aller rejoindre l'armée d'Allemagne où j'ai pris le service de l'hôpital d'Hanovre et enfin de Glogau où je suis depuis le 6 juin 1810 / Note du médecin en chef: jeune médecin, qui a beaucoup de zèle".
partie droite: "Observations / indépendament (sic) des campagnes cy contre j'ai servi en Flandres ainsi qu'il suit. Je suis parti volontairement en juillet 1792 âgé (?) avec des fédérés qui à Soissons formèrent le 18e bataillon des fédérés nationaux. Je me suis trouvé au siège de Lille en Flandres pendant lequel je fus blessé par un éclat d'obus à la partie postérieure du pied gauche. Peu de jours après je demandai et j'obtins mon congé, étant alors à Haubourdin près Lille. Au lieu de me rendre à Agen chez mes parents qui avaient sollicité mon congé à cause de ma jeunesse, je m'enrôlai à Toulouse dans la 3e compagnie franche des Chasseurs de cette ville. C'est là que je fus forcé de laisser les papiers qui constatent ma campagne et ma blessure en Flandres. J'ai écrit plusieurs fois pour les avoir sans pouvoir obtenir une réponse. Cette compagnie franche fut envoyée en Espagne et incorporée dans la 5e 1/2 brigade d'infanterie légère. J'y ai servi sans interruption jusqu'au 2 pluviôse 2e an rép., époque à laquelle j'eus la jambe gauche fracassée d'un coup de feu en défendant des avant postes. J'en suis toujours estropié. Une retraite de 112 fr. 50 m'a été accordée par un arrêté des Consuls en date du 29 frimaire an 9 et je n'en ai pas joui depuis mon départ comme médecin."
(Archives de la Défense - Photo inédite)
l'Europe de l'Est pendant les campagnes de 1808-1812 et les villes où a exercé le Dr Labrunie
avis fourni à Louis Duriez, oncle par alliance d'Etienne Labrunie, en réponse à sa demande, par le ministère de la guerre le 26 septembre 1813 sur la situation de prisonnier d'Etienne Labrunie:
"Paris, le 26 septembre 1813, M. en réponse à votre lettre du 2 de ce mois, je vous préviens qu'il résulte des derniers états qui m'ont été transmis que le sieur Labrunie a été fait prisonnier de guerre aux environs de Smolensk". "En marge le sieur Labrunie est prisonnier de guerre 11 381"
(Archives de la Défense - Photo inédite)
note d'états de service pour 1811,
à l'encre rouge: " A Glogau - état 1e mai 1811 / A Stettin, zèle, talent, moralité - état 19 octobre 1811 / 4e division d'infanterie, jeune médecin (biffé) zélé, laborieux, propre à son art, bonnes moeurs, paraît peu subordonné - état 5 novembre 1811".
puis à l'encre noire, la date de licenciement de l'armée(14 septembre 1814), mais surtout la date du retour en France d'Etienne Labrunie: 25 surchargé en 21 août 1814.
(Archives de la Défense - Document inédit)
certificat de Dessaix, médecin militaire, attestant la blessure reçue par Etienne Labrunie à Wilna:
"Je soussigné docteur en médecine chargé de service dans les hôpitaux des prisonniers français à Wilna certifie que M. Etienne Labrunie, médecin de l'armée française, a été traité à l'hôpital de la Charité de Wilna d'une blessure au talon qu'il avait reçu (sic) en entrant dans cette ville le 10 décembre 1812. Cette blessure a fortement attaqué le tendon d'Achille, ce qui rend très difficile(sic) les mouvements du pied. Paris le 20 mai 1815 Dessaix J M médecin militaire
(Archives de la Défense - Photo inédite)