oeuvres essais poetiques
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SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE

DEVENIR ÉCRIVAIN

Les cahiers d'écolier de 1824 révèlent un adolescent très conscient de sa vocation littéraire, mais aussi, de façon étonnamment précoce, de la nécessité de faire ses gammes avant de composer soi-même. Dès l'âge de 14 ans, la versification n'a plus de secrets pour lui, ses vers sont formellement corrects, l'inspiration facile. Le poète en herbe totalise avec satisfaction sur ses manuscrits le nombre de vers nés sous sa plume et note sa précocité en marge des poèmes: 13 ans 1/2, 14 ans, 15 ans...

Avant de créer, donc, il faut imiter, les Anciens, bien sûr, Anacréon, Théocrite pour les Idylles, Horace pour les Odes, Virgile, Homère, les classiques français, Boileau, Racine, mais aussi les baroques, héritiers de la Renaissance "grotesque", Scarron, Théophile de Viau, puis le XVIIIe siècle, pas encore Restif, mais Voltaire, et enfin au tournant du siècle, Gessner, Chénier, Casimir Delavigne, Béranger. Et Nerval de multiplier les traductions d'Odes d'Horace ("À Tindaris", "Licidas à Daphnis", "À Postumus", "À Torquatus"), de poèmes de Gessner ("Le Vaisseau"), et les pastiches ("La Discorde descend sur la terre."), imitation de Boileau satiriste. Curieusement pourtant, jamais il ne mentionne celui qui occupe pour l'heure le devant de la scène et dont il imite le talent de satiriste, Joseph Méry.

Écrire, oui, mais comment se situer dans la production ambiante? Visiblement, la question obsède Nerval. Et avec la belle intransigeance de l'adolescence, il stigmatise allégrement les médiocres, soucieux d'une gloire éphémère, comme d'Arlincourt, mais surtout le "nouveau genre" romantique, ses coups de cymbales qui sonnent le creux, son "lourd génie" qui ne peut séduire que les sots. Hugo est perfidement visé sous une fausse invocation: "Ô grand Hugo, poète et raisonneur habile, / Viens me montrer cet art et grand et difficile, / Par lequel le talent fait admirer aux sots / Des vers, peut-être obscurs, mais riches de grands mots." C'est que Hugo est encore en 1824 farouchement monarchiste. Pour entretenir la flamme antiromantique, Nerval a deux interlocuteurs, Papion du Château, l'ami de Saint-Germain, chez qui l'on retrouvera quelques vers de Nerval adolescent, et Alexandre Duponchel, condisciple à Charlemagne, à qui Nerval adresse dans ses cahiers d'écolier deux Épîtres et une Ode. La seconde Epître à Duponchel est une attaque en règle de tout ce qui vient d'Angleterre. Vieille rancune contre les geôliers de Napoléon? Une ébauche de pièce de théâtre, demeurée à l'état de manuscrit et que l'on peut dater de 1827, Le Nouveau genre, affirme la même conviction antiromantique, Notons cependant que comme il ne faut jurer de rien et ne se fermer aucune porte, tout en affirmant haut et fort la prééminence des écrivains français sur les anglo-saxons coupables d'inspirer les fureurs romantiques, Nerval s'exerce aussi à lire et adapter Milton, Ossian et Byron dont il s'obstine à franciser le nom en Biron, d'autre résonance: "Suis-je Amour ou Phébus, / Lusignan ou Biron..."

Ne pas céder au nouveau genre est une chose, trouver son genre propre en est une autre, et l'on voit Gérard débutant, ayant en main l'outil bien rôdé de la prosodie, ne pas savoir qu'en faire. Il songe aux temps heureux d'Amadis, Roland ou Renaud, au temps où "la bonne douairière... racontait des contes de son temps", source d'inspiration qui ne quittera jamais son imaginaire. Mais aussi, et paradoxalement, une seule certitude conclut Les Écrivains: "Et le vrai, le vrai seul pourra m'intéresser". Quelle est la nature de ce "vrai", Nerval n'est pas encore à même de comprendre qu'il est de l'ordre du dedans et non du dehors. Il va donc s'efforcer d'être un "poète descriptif" avant d'accepter de se laisser guider par sa propre intériorité.

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