NAVIGATION

pagedaccueiloeil
P1000682
JLFleurs
Nerval4a

 

AURÉLIA, VERSION PRIMITIVE

Les premiers fragments d'Aurélia (non publiés dans la Revue de Paris en 1855) sont beaucoup plus proches de la réalité biographique que la version définitive, et présentent de multiples analogies avec les données de la Généalogie (en caractères gras, les rapprochements directs avec la Généalogie).

Ce fut en 1840 que commença pour moi cette – Vita nuova. – Je me trouvais à Bruxelles, où je demeurais rue Brûlée, près le grand marché. J’allais ordinairement dîner, Montagne de la Cour, chez une belle dame de mes amies, puis je me rendais au théâtre de la Monnaie où j’avais mes entrées comme auteur. Là je m’enivrais du plaisir de revoir une charmante cantatrice que j’avais connue à Paris et qui tenait à Bruxelles les premiers rôles d’opéra. Parfois une autre belle dame me faisait signe de sa loge aux place d’orchestre où j’étais et je montais près d’elle. Nous causions de la cantatrice dont elle aimait le talent. Elle était bonne et indulgente pour cette ancienne passion parisienne et presque toujours j’étais admis à la reconduire jusque chez elle à la porte Schaerbeek.

Un soir on m’invita à une séance de magnétisme. Pour la première fois je voyais une somnambule. C’était le jour même où avait lieu à Paris le convoi de Napoléon. La somnambule décrivit tous les détails de la cérémonie, tels que nous les lûmes le lendemain dans les journaux de Paris. Seulement elle ajouta qu’au moment où le corps de Napoléon était entré triomphalement aux Invalides, son âme s’était échappée du cercueil et, prenant son vol vers le Nord, était venue se reposer sur la plaine de Waterloo.

Cette grande idée me frappa, ainsi que les personnes qui étaient présentes à la séance et parmi lesquelles on distinguait Mgr l’Evêque de Malines. – A deux jours de là il y avait un brillant concert à la Salle de la Grande Harmonie. Deux reines y assistaient. La reine du chant était celle que je nommerai désormais Aurélie. La seconde était la reine de Belgique, non moins belle et plus jeune. Elles étaient coiffées de même et portaient à la nuque, derrière leurs cheveux tressés, la résille d’or des Médicis.

Cette soirée me laissa une vive impression. Dès lors je ne songeai plus qu’à retourner à Paris, espérant me faire charger d’une mission qui me mettrait plus en lumière à mon retour dans les Flandres.

Pendant six semaines, à mon retour, je me livrai à des travaux constants sur certaines questions commerciales que j’étudiais guidé par les conseils du ministre de l’Instruction publique qui était alors M. Villemain. J’allais arriver au but de mes démarches, lorsque la préoccupation assidue que j’apportais à mes travaux me communiqua une certaine exaltation dont je fus le dernier à m’apercevoir. Dans les cafés, chez mes amis, dans les rues, je tenais de longs discours sur toute matière – de omni re scibili et quibusdam aliis, à l’instar de Pic de La Mirandole. Pendant trois jours j’accumulai tous les matériaux d’un système sur les affinités de race, sur le pouvoir des Nombres, sur les Harmonies des couleurs, que je développais avec quelque éloquence, et dont beaucoup de mes amis furent frappés.

J’avais l’usage d’aller le soir boire de la bière au café Le Peletier, puis je remontais le faubourg jusqu’à la rue de Navarin où je demeurais alors. Un soir vers minuit, j’eus une hallucination. L’heure sonnait, lorsque passant devant le numéro 37 de la rue Notre-Dame-de-Lorette, je vis sur le seuil de la maison une femme encore jeune dont l’aspect me frappa de surprise. Elle avait la figure blême et les yeux caves ; - je me dis : "C’est la Mort." Je rentrai me coucher avec l’idée que le monde allait finir.

Cependant à mon réveil il faisait jour ; je me rassurai un peu et passai la journée à voir mes amis.

Le soir je me rendis à mon café habituel où je causai longtemps de peinture et de musique avec mes amis Paul *** et Auguste ***. Minuit sonna. – C’était pour moi l’heure fatale ; cependant je songeai que l’horloge du ciel pourrait bien ne pas correspondre avec celles de la terre. Je dis à Paul que j’allais partir et me diriger vers l’Orient, ma patrie. Il m’accompagna jusqu’au carrefour Cadet. Là, me trouvant au confluent de plusieurs rues je m’arrêtai incertain et m’assis sur une borne au coin de la rue Coquenard. Paul déployait en vain une force surhumaine pour me faire changer de place. Je me sentais cloué. – Il finit par m’abandonner vers I heure du matin, et me voyant seul j’appelai à mon secours mes deux amis Théophile et Alphonse, que je vis de profil et comme des ombres. Un grand nombre de voitures chargées de masques passaient et repassaient, car c’était une nuit de carnaval. J’en examinai curieusement les numéros, me livrant à un calcul mystérieux de nombres. Enfin au-dessus de la rue Hauteville, je vis se lever une étoile rouge entourée d’un cercle bleuâtre. – Je crus reconnaître l’étoile lointaine de Saturne et me levant avec effort je me dirigeai de ce côté.

J’entonnai dès lors je ne sais quel hymne mystérieux qui me remplissait d’une joie ineffable. En même temps je quittais mes habits terrestres et je les dispersais autour de moi. Arrivé au milieu de la rue je me vis entouré d’une patrouille de soldats. Je me sentais doué d’une force surhumaine et il semblait que je n’eusse qu’à étendre les mains pour renverser à terre les pauvres soldats comme on couche les crins d’une toison. Je ne voulus pas déployer cette force magnétique et je me laissai conduire sans résistance.

On me coucha sur un lit de camp pendant que mes vêtements séchaient sur le poêle. J’eus alors une vision. Le ciel s’ouvrit devant mes yeux comme une Gloire et les divinités antiques m’apparurent. Au-delà de leur ciel éblouissant je vis resplendir les sept cieux de Brahma. Le matin mit fin à ce rêve.

De nouveaux soldats remplacèrent ceux qui m’avaient recueilli. Ils me mirent au violon avec un singulier individu arrêté dans la même nuit et qui paraissait ignorer même son nom.

Des amis vinrent me chercher et l’état de vision continua toujours. La seule différence de la veille au sommeil était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux ; chaque personne qui m’approchait semblait changée, les objets matériels avaient une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons de couleurs se décomposaient de manière à m’entretenir dans une série constante d’impressions qui se liaient entre elles et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, continuait la probabilité.

Je me crus d’abord dans une maison située sur les bords du Rhin. Un rayon de soleil traversait gaiement des contrevents verts que festonnait la vigne. – On me dit : « Vous avez été transporté chez vos parents. Ne tardez pas à vous lever car ils vous attendent. » Il y avait une horloge rustique accrochée au mur et sur cette horloge un oiseau qui se mit à parler.

Pendant trois jours je dormis d’un sommeil profond rarement interrompu par les rêves. Une femme vêtue de noir apparaissait devant mon lit et il me semblait qu’elle avait les yeux caves. Seulement au fond de ces orbites vides, il me sembla voir sourdre des larmes brillantes comme des diamants. Cette femme était pour moi le spectre de ma mère, morte en Silésie. – Un jour on me transporta au bain. L’écume blanche qui surnageait me paraissait former des figures de blazon et j’y distinguais toujours trois enfants percés d’un pal, lesquels bientôt se transformaient en trois merlettes. C’étaient probablement les armes de Lorraine.

Je crus comprendre que j’étais l’un des trois enfants de mon nom, traités ainsi par les Tartares lors de la prise de nos châteaux. C’était au bord de la Dwina glacée. – Mon esprit se transporta bientôt sur un autre point de l’Europe, aux bords de la Dordogne, où trois châteaux pareils avaient été rebâtis. Leur ange tutélaire était toujours la dame noire, qui dès lors avait repris sa carnation blanche, ses yeux étincelants et était vêtue d’une robe d’hermine, tandis qu’une palatine de cygne couvrait ses blanches épaules…

Ce fut alors que j’eus un rêve singulier. – Je vis d’abord se dérouler comme un immense tableau mouvant la généalogie des rois et des empereurs français, - puis le tronc féodal s’écroula baigné de sang. Je suivis dans tous les pays de la terre les traces de la prédication de l’évangile. Partout en Afrique, en Asie, en Europe, il semblait qu’une vigne immense étendît ses surgeons. Les dernières pousses s’arrêtèrent au pays d’Elisabeth de Hongrie. – Çà et là d’immenses ossuaires étaient construits avec les ossements des Martyrs. Gengiskan, Tamerlan et les empereurs de Rome en avaient couvert le monde. Je criai longtemps, invoquant ma mère sous tous les noms donnés aux divinités antiques. –

En ouvrant les yeux je me trouvai dans une chambre assez gaie. Une horloge était suspendue au mur et au-dessus de cette horloge était une Corneille, qui me sembla douée du secret de l’avenir.

En fermant les yeux je me vis transporté sur les bords du Rhin au château de Johannisberg. Je me dis : voici mon oncle Frédéric qui m’invite à sa table. Le soleil couchant inondait de ses rayons la splendide salle où il me reçut. Il me sembla, pendant la nuit, que je me trouvais précipité dans un abyme qui traversait la terre. En sortant de l’autre côté du monde j’abordai dans une île riante où un vieillard travaillait au pied d’une vigne. Il me dit : « Tes frères t’attendent pour souper. » Je sentis alors que je descendais vers le centre de la terre. Mon corps était emporté sans souffrance par un courant de vif argent qui me transporta jusqu’au cœur de la planète. Je vis alors distinctement les veines et les artères de métal fondu qui en animaient toutes les parties. Notre réunion occupait une vaste salle où était servi un festin splendide Les patriarches de la Bibles et les reines de l’Orient occupaient les principales places. Salomon et la Reine de Saba présidaient l’assemblée, couverts des plus belles parures de l’Asie. Je me sentis plein d’une douce sympathie et d’un juste orgueil en reconnaissant les traits divins de ma famille. On m’apprit que j’étais destiné à retourner sur la terre et je les embrassai tous en pleurant.

A mon réveil je fus enchanté d’entendre répéter de vieux airs de village où j’avais été élevé. Le jeune garçon qui me veillait les chantait d’une voix touchante et l’aspect seul des grilles put me convaincre que je n’étais pas au village dans la maison de mon vieil oncle qui avait été si bon pour moi ! – Ô souvenirs cruels et doux, vous étiez pour moi le retour à une vie paisible et régénérée. L’amour renaissait dans mon âme et venait tout embellir autour de moi.

Plusieurs amis vinrent me voir dans la matinée ; je me promenai avec eux dans le jardin en leur racontant mes épreuves. L’un d’eux me dit en pleurant : "N’est-ce pas que c’est vrai qu’il y a un Dieu ?" Je lui en donnai l’assurance et nous nous embrassâmes dans une douce effusion.

De cette époque date une série de jours plus calme. Après une légère rechute, j’avais été transporté dans la maison de santé de Montmartre.

Un autre fragment manuscrit d'Aurélia décrit le rêve de la descendance de la reine de Saba jusqu'aux rois wisigoths et aux Niebelungen:

Plus calme, au milieu de mes sœurs d’infortune qui traçaient sur le sable ou sur le papier des hiéroglyphes que je croyais voir se rapporter à mes idées, j’ai essayé de retracer l’image de la divinité de mes rêves. – Sur une feuille de papier imprégnée du suc des plantes j’avais représenté la Reine du Midi, telle que je l’ai vue dans mes rêves, telle qu’elle a été dépeinte dans l’Apocalypse de l’apôtre Jean. – Elle est couronnée d’étoiles et coiffée d’un turban où éclatent les couleurs de l’arc-en-ciel. Sa figure aux traits placides est de teinte olivâtre, son nez a la courbure du bec de l’épervier. Un collier de perles roses entoure son col, et derrière ses épaules s’arrondit un col de dentelles gaufrées. Sa robe est couleur d’hiacinthe et l’un de ses pieds est posé sur un pont ; l’autre s’appuie sur une roue. – L’une de ses mains est posée sur le roc le plus élevé des montagnes de l’Yémen, l’autre dirigée vers le ciel balance la fleur d’anxoka, que les profanes appellent fleur de feu. Le serpent céleste ouvre sa gueule pour la saisir, mais une seule graine ornée d’une aigrette lumineuse s’engloutit dans le gouffre ouvert. Le signe du Bélier apparaît deux fois sur l’orbe céleste, où comme en miroir se réfléchit la figure de la Reine, qui prend les traits de Sainte Rosalie. Couronnée d’étoiles, elle apparaît prête à sauver le monde. Les constellations célestes l’environnent de leurs clartés.

Sur le pic le plus élevé des montagnes d’Yémen, on distingue une cage dont le treillis se découpe sur le ciel. Un oiseau merveilleux y chante ; - c’est le talisman des âges nouveaux. Léviathan, aux ailes noires, vole lourdement à l’entour. Au-delà de la mer s’élève un autre pic, sur lequel est inscrit ce nom : Mérovée. De ces deux points qui sont les antiques villes de Saba formant l’extrémité du détroit de Babel-Mandel, on voit sourdre et se répartir sur toute la terre deux races, blanche en Asie, noire en Afrique, d’où sont issus les Francs et les Gallas. Pour les premiers, la reine s’appelle Balkis, et pour les autres Makéda, c’est-à-dire la grande.

Les fils d’Abraham et de Cethura qui remontent à Enoch par Héber et Joctan forment la race sainte des princes de Saba. Leur capitale est Axum en Abyssinie. Les fils de Mérovia se dirigent vers l’Asie, apparaissent à la guerre de Troie, puis vaincus par les dieux du Péloponnèse s’enfoncent dans les brumes des monts Cimmériens. C’est ainsi qu’en traversant la Cythie et la Germanie ils viennent au-delà du Rhin jeter les bases d’un puissant empire. Sous les noms de Scandinaves et de Normans ils étendent leurs conquêtes jusqu’à la lointaine Thulé, où gît le trésor des Niebelungen, gardé par les fils du Dragon. Deux chevaliers guidés par les sœurs Walkyries découvrent le trésor et le transportent en Bourgogne. Du sein de la paix naît le germe d’une lutte de plusieurs siècles car Brunhild et Criemhield ces deux sœurs fatales sacrifieront à leur orgueil les peuples puissants sur lesquels elles règnent. Siegfried est frappé traîtreusement à la chasse et reçoit le fer en la seule place de son corps que n’a pas teinté le sans du Dragon. Brunhild devient par vengeance l’épouse d’Attila, le farouche roi des Huns. – Cachez-moi cette scène sanglante où les Bourguignons et les Huns s’attaquent à coups d’épée à la suite d’un festin de réconciliation. Tout périt autour de la reine. Mais un page l’a vengée en se glissant derrière le meurtrier de son époux. – Ici la scène change et la framée de Charles Martel disperse à Poitiers les escadrons des Sarrazins. L’Empire de Charlemagne se lève à l’Occident et ses aigles victorieuses couvrent bientôt l’Allemagne et l’Italie. Malheur à toi, Didier roi des Lombards, qui du haut de ta tour signales l’approche du conquérant en criant : Que de fer ! grand Dieu que de fer ! La Table ronde s’est peuplée de nouveaux chevaliers et le cycle romanesque d’Artus vient se fondre harmonieusement dans le cycle de Charlemagne. – Ô toi la belle des belles, Reine Ginévra, que te servent les charmes et les paroles dorées de ton chevalier Lancelot. Tu dois abaisser ton orgueil aux pieds de Griseldis, la fille d’un humble charbonnier !

L’Occident armé tient un pacte avec l’Orient. Charlemagne et Haroun-al-Reschid se sont tendus la main au-dessus des têtes de leurs peuples interdits. – De nouveaux dieux surgissent des brumes colorées de l’Orient… Mélusine s’adresse à Merlin l’enchanteur et le retient dans un palais splendide que les Ondines ont bâti sur les bords du Rhin. Cependant les douze pairs qui ont marché à la conquête du Saint-Graal l’appellent à leur secours du fond des déserts de Syrie. Ce n’est qu’au son plaintif du cor de Roland que Merlin s’arrache aux enchantements de la Fée. Pendant ce temps Viviane tient Charlemagne captif aux bords du lac d’Aix-la-Chapelle. Le vieil empereur ne se réveillera plus. Captif comme Barberousse et Richard, il laissera se démembrer son vaste empire dont Lothaire dispute à ses frères le plus précieux lambeau.

SYLVIE LÉCUYER - GÉRARD DE NERVAL tous droits réservés @

Nerval4

 

TEXTES DE NERVAL

L'Enterrement de la Quotidienne

Épîtres à Duponchel

Un Roman à faire

La Bibliothèque de mon oncle

"Voici trois ans..."

Promenades et souvenirs chap. IV et V

Sylvie, chap. IX

Aurélia, I, chap. IV

Aurélia, version primitive

Nuits d'octobre, chap. VII

La Pandora